L’Église, cette Bonne Nouvelle 5

Certains théologiens mauvaises langues aiment à dire que « Jésus a annoncé le Royaume, et c’est l’Église qui est arrivé. » Sous-entendu, le résultat n’est de loin pas aussi bien que ce qui était promis.

Cinq rencontres que j’ai faites aujourd’hui me confirment que oui, l’Eglise fait partie de la Bonne Nouvelle de la venue du Royaume. Et non ce n’est pas décevant.

Au contraire.


 

Tout à commencé ce matin avec P.1, qui me raconte combien il lui est dur d’arrêter de consommer: tous ses amis d’enfance avec qui il passe du temps l’incitent, et quand il choisit de ne pas les voir il se retrouve seul, déprime, … et consomme. Je lui ai dit que s’il veut se faire de nouveaux amis, il est le bienvenu à l’Église, un lieu où malgré toutes nos imperfections on cherche à se tirer vers le haut et avancer ensemble… Peut-être qu’il viendra un de ces dimanches, d’autant plus que ça ferait très plaisir à sa mère. « Mais je te promet rien! »

Quelques minutes plus tard, D. me dit que ces temps il est plutôt en colère contre Dieu, et qu’il n’hésite pas à le lui faire savoir — parfois avec certains mots très peu recommandables. Il semble que le Vieux ne réponde pas à ses demandes d’aide pour se sortir du produit. Et il y a cette solitude, pire que tout: « Quand tu sais que tu es important pour personne, que si tu crèves dans ton appart’ le premier qui le remarquera sera le voisin après une semaine à cause de l’odeur, où est-ce que tu trouves l’envie de vivre et la motivation d’arrêter l’héro? » Argh! J’aurais envie de lui dire tant de choses, mais les mots auraient été tellement légers… Et la conversation est interrompue à ce moment…

Après le repas de midi, discussion avec C., qui redoute le week-end plus que tout. « Il n’y a rien à faire le week-end… » Je lui dit que je peux penser à au moins un truc à faire le dimanche matin vers 10h dans presque tous les villages. « Oh tu sais, Dieu c’est pas mon truc, je suis plutôt athée. » Je lui répond que c’est pas grave, que ça se soigne. Et il me parle lui aussi de sa solitude, de combien il aimerait rencontrer quelqu’un. « Mais toutes les filles ne s’intéressent qu’à l’argent, veulent qu’on leur achète des chaussures à CHF 450.- Elles se moquent quand elles voient un type à l’AI. » Je lui dit qu’il s’agit là de généralisation de son expérience, que les filles que je connais ne s’intéressent pas qu’à l’argent, que peut-être il cherche à faire des rencontres aux mauvais endroits. Où chercher alors? Là aussi je lui dit que je pense à un endroit où se rassemblent des gens qui justement s’intéressent à autre chose que les choses matérielles. « Oui mais tu sais, l’autre problème c’est que dans notre société rien n’est gratuit, tu dois payer pour tout, même quand tu es à l’AI. » Quand je lui dit que dans l’endroit auquel je pense, justement les choses sont gratuites, ou qu’on aide volontiers ceux qui n’ont pas les moyens, il rigole en me disant que je fais quand même vachement bien mon travail. Et qu’il viendra peut-être à un culte ce dimanche.

Ensuite L., qui sort doucement d’une période de lutte particulièrement intense contre le produit. « Et tu sais qui m’a beaucoup aidé cette fois? Jésus. » Il n’empêche, L. est très seul. Depuis des années, il vit sa foi comme ses combats: tout seul. « Des fois je me dis que ce qu’il me faudrait, c’est une femme chrétienne. » Lui aussi, je l’ai encouragé à aller à l’Église, à rencontrer du monde. (Cette conversation était en fait il y a quelques jours, mais je l’inclus parce qu’il m’a dit aujourd’hui qu’il viendrait peut-être ce dimanche à une messe ou un culte.)

Finalement, je passe ma fin de journée avec S. Lui aussi est extrêmement seul. Il est déjà venu à l’Église plusieurs fois, mais en général il s’endort pendant « les discours », et d’après lui ce serait mal vu (j’ai beau lui dire que dans ces cas-là, la responsabilité est sur celui qui parle, pas celui qui dort). Et à la sortie, c’est difficile. Il y a bien « ce vieux monsieur très gentil avec les béquilles » qui lui demande toujours des nouvelles, mais pour les autres il ne sait jamais de quoi leur parler, et c’est franchement dur de s’intégrer. Surtout quand on a des troubles psychiques.

(Bien sûr, quand je parle de l’Église, je ne parle ni du bâtiment ni de l’institution, mais de la communauté. Des hommes et des femmes qui vivent des choses ensemble, mangent ensemble, prient ensemble, pleurent et se réjouissent ensemble. Et bien sûr, quand j’invite quelqu’un à l’Église je n’invite pas spécifiquement dans ma paroisse, ni dans spécifiquement dans une paroisse réformée.)


 

En réfléchissant sur ma journée, il me semble que j’ai plus annoncé l’Église que Jésus-Christ ou la croix. En tant que civiliste, je  suis de toute façon sensé faire ni l’un ni l’autre. Tant pis, en les écoutant, l’amour du Christ me presse; et à grands maux il faut de grands remèdes. Des centres sociaux ouverts de 10h à 16h ne suffiront pas. J’ai annoncé donc plus que ce que j’ai le droit de faire, mais est-ce que j’ai fait moins que ce à quoi Jésus m’appelle, lui qui me demande de prêcher sa Bonne Nouvelle, et pas l’Eglise?

Je ne crois pas.

Pour P., D., C., L. et S., l’Eglise fait partie de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ.

La solitude est une des formes de précarité les plus violentes de notre société. L’Eglise est le moyen privilégié par lequel Dieu répond à cette aliénation: c’est le lieu où nous pouvons êtres sauvés socialement, redressés, réintégrés dans un tissu relationnel vital et retrouver notre dignité dans dans le regard d’un·e autre. Dieu nous sauve en nous réconciliant les uns aux autres, en nous unissant par des liens plus solides que ceux de la famille biologique. Tout le monde est invité — y compris ceux que la société considère comme ses déchets, ces gens parfois un peu pénibles, qui nous mettent mal à l’aise, qui sentent parfois mauvais, qui ont souvent mauvaise réputation — ceux vers qui Jésus allait, quoi.

Et puis c’est dans l’Église, dans ce contexte d’amour et de vérité que la Parole puissante et guérissante du Christ est appliquée à nos vies, jour après jour, prière après prière, cène après cène, pour nous faire goûter toujours d’avantage à sa libération. Y compris libération de l’alcool, de la coke ou de l’héro.

Pour tout ceux et celles qui sont seuls, donc, l’Eglise est l’avant-goût du Royaume. Est-ce que les chrétiens — moi inclus — seront à la hauteur de l’amour fou du Christ pour les marginalisés? Est-ce que nous saurons les accueillir s’ils répondent à l’invitation? Est-ce que nous oserons leur offrir plus que de belles paroles, en ouvrant nos maisons et donnant un bout de nos vies?

Je ne sais pas.

Mais ce que je sais, c’est que l’Eglise est une Bonne Nouvelle.

  1. Pour le contexte: je fais du service civil dans un centre d’accueil bas-seuil (c’est à dire ouvert à tout le monde sans justificatifs ou quoi que ce soit), spécialisé dans l’accompagnement des personnes en situation d’addiction.

5 thoughts on “L’Église, cette Bonne Nouvelle

  1. Reply Nicolas Août 16,2014 8:18

    Je ne dis rien de la déontologie exigée du civiliste; en tant que futur pasteur, on me confiait volontiers ce qui touchait au christianisme quand j’étais dans un EMS 😉

    Sinon, je rejoins tout à fait – tu ne rêves pas – ta réflexion sur la communauté. Le seul hic est que dans l’idéal, je suis complètement d’accord, mais que sur le terrain, c’est plus difficile. C’est un lieu pour construire des liens, pour trouver un soutien – et en donner –, mais quand on y va sans d’abord connaître les gens, on a l’impression que les gens sont tellement bien entre eux qu’on a peur de les déranger. Je rêve d’une communauté qui prenne davantage l’initiative dans le contact, où la personne puisse se sentir accueillie sans se sentir envahie.
    Les communautés très fortes ne le sont pas uniquement grâce à la foi partagée, mais également grâce aux liens construits entre les individus qui s’y engagent.

    • Reply olivier Août 17,2014 9:25

      Yep, gros défi !

      J’ai été frappé récemment de voir que dans le NT, de manière diffuse mais un peu partout il me semble, la marque de la présence du Saint-Esprit dans une communauté c’est d’une part des vies centrées sur Jésus-Christ, et d’autre part des relations entre les membres d’une intensité incomparable.

      Du coup il me semble que c’est un des rôles du pasteur de favoriser de tels liens, de faire grandir le « coefficient d’amour » de la paroisse, comme le dit un auteur américain.

  2. Reply Nicolas Août 17,2014 8:44

    Contribuer à faire grandir pour que ça déborde de manière à ce que l’anonyme puisse se dire « je suis tellement bien avec eux » plutôt que « ils sont tellement bien entre eux ».

    Bonne observation. Maintenant le tout est pour nous d’y contribuer.
    Quel auteur?

  3. Reply pepscafe Août 24,2014 7:03

    Bonsoir !

    Merci pour votre billet-que j’aime beaucoup- qui a le mérite de rappeler(par le biais de cet angle original)ce qu’est l’Eglise(ou le rôle de l’Eglise).
    A noter que ce qu’est l’Eglise(et ce qu’elle-en tant que telle-nous enseigne)fait partie des vérités(la Bible parle de « mystères »)les plus attaquées et les plus discréditées(au profit d’une « spiritualité » individualiste, avec, pour conséquence, le repli sur soi et la dispersion), à l’instar du mariage, de nos jours. Ce n’est sans doute pas pour rien, comme ce n’est sûrement pas « par hasard » que Dieu nous invite(me semble-t-il) à reconsidérer ce qu’est l’Eglise : pas un « club », une « institution » ou une organisation, mais un corps vivant, l’épouse de Christ-que ce dernier a aimé au point de se livrer Lui-même pour elle cf Eph.5.v25.
    La voyons-nous comme le Seigneur la voit ?(v22-33)

    « …la marque de la présence du Saint-Esprit dans une communauté c’est d’une part des vies centrées sur Jésus-Christ, et d’autre part des relations entre les membres d’une intensité incomparable ».
    Yep. Absolument !

    Fraternellement,

    Pep’s

    Ps : une autre image de l’Eglise(me semble-t-il) : http://pepscafeleblogue.wordpress.com/2014/06/03/de-toutes-nos-forces-aimons-notre-dieu/

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