Ceux qui ne sont pas encore là

C

Je suis passé par une métamorphose ministérielle durant mon stage. Ça a été assez pénible, d’ailleurs. Une des manières dont j’en parle fréquemment, c’est en disant que je suis maintenant appelé à être pasteur de ceux qui ne sont pas encore là. Le temps est venu d’expliciter un peu cette expression.

Quand on bosse en paroisse, on peut classer les gens en 2 catégories:

  • Ceux qui sont là
  • Ceux qui sont pas là

(Pour ceux que ça intéresse, il existe un critère de démarcation rigoureux pour distinguer précisément ces deux catégories. Je vous l’expose brièvement ci‐dessous. Pour ceux qui veulent d’autres manières de classer les gens — parce que classer les gens c’est important — voir l’excellente Esquisse de sociologie paroissiale de nôtre persifleur préféré 1)

Ces dernières années, j’ai eu l’impression que le gros du travail paroissial est de s’occuper des gens qui sont là. Pour plusieurs raisons, la principale étant qu’ils sont là. C’est eux qu’on voit, c’est eux qu’on entend, c’est eux qui participent, aident, font des remarques, ont des demandes, votent aux assemblées, etc. Et donc ils ont une certaine tendance à prendre la plus grande part du gâteau du temps ministériel.

C’est une impression, et probablement que je noirci un peu le tableau. Mais dans mon expérience de paroisse, le gros des réflexions tourne autour d’eux, ces gens qui sont là. De quoi ont‐ils besoin? Quelles sont leurs attentes envers nous? Comment est‐ce qu’ils réagiront si on apporte tel ou tel changement? Et alors il faut prendre le temps de leur expliquer, de les rassurer, de faire des compromis pour faire des demi‐changements.

D’un autre côté, il y a ceux qui ne sont pas là. Mais eux ils ne sont pas là. Alors on s’en occupe aussi en église, mais pas en paroisse: on fait confiance aux Œuvres™ pour ça. On a plein d’œuvres formidables issues de l’Église qui font un travail merveilleux pour prendre soin de ceux qui ne sont pas là. Et je suis fier d’appartenir à une Église pour qui ces choses ont importantes! Dans la déontologie de ces œuvres, il y a en général un principe assez clair: on ne prend pas soin des gens pour les récupérer. Ce serait du prosélytisme, contraire à la gratuité de l’Évangile. Donc ceux qui ne sont pas là restent dans la catégorie des gens qui ne sont pas là.

Il me manque un truc

Avec ça le problème pour moi, c’est que j’ai une conviction fondamentale dont je n’arrive pas à me décrotter:

Si l’Évangile est une bonne nouvelle,
alors cette nouvelle doit être partagée.

Il en va de la cohérence de mon ministère (mais je suis parfois un peu psycho‐rigide quand il est question de cohérence, ma femme prie pour ça depuis longtemps, la pauvre). Si l’Évangile n’est pas partagé, c’est que ce n’est pas une bonne nouvelle. S’il n’est pas reçu comme tel, c’est que ce n’est pas une bonne nouvelle. (Dans un monde idéal où la présentation de la nouvelle est bonne, s’entends.) Et si l’Évangile n’est pas une bonne nouvelle, ça ne m’intéresse pas, mais alors vraiment pas. Je préfère ouvrir un stand de crêpes.

Et il y a un enjeu apologétique: vu de l’extérieur, si les chrétiens pensent avoir une bonne nouvelle mais qu’ils ne la partagent pas comme telle, c’est que soit:

  • ils n’y croient pas, donc pourquoi j’y croirais moi?
  • ce n’est pas une bonne nouvelle, donc pourquoi je m’y intéresserais?
  • c’est des connards™, donc pourquoi je les fréquenterai?

Et avec ça, j’ai une deuxième conviction fondamentale dont je n’arrive pas à me décrotter non plus, qui est à la fois profondément réformée, et assez contre‐culturelle:

L’expérimentation de l’Évangile
crée la communauté.

(J’aurais du dire «la prédication de l’Évangile» pour rester dans un champ lexical plus réformé, mais ça ne suffit plus aujourd’hui.)

On ne peut pas être chrétien tout seul. Lorsqu’on est baptisé «en Christ», on entre dans une grande famille, et sans cette famille et tout ce qui va avec (de joie et de frustration), on passe à côté d’un gros morceau de l’Évangile. La spiritualité n’est pas une affaire privée individuelle uniquement, mais aussi de tout un tas de relations.

Le mot «communauté» résonne bien différemment selon les oreilles dans lesquelles il tombe. Je l’entends au sens de relations inter‐personnelles soutenues, inclusives, sur une certaine durée. Pour certain·e·s, «communauté» évoque bastion, exclusivisme, repli identitaire, diabolisification du monde, etc. Par pour moi.

La communauté en question n’est évidemment pas forcément la paroisse (qui est de toute façon elle‐même composée de plusieurs sous‐communautés). L’expérimentation de l’Évangile n’implique pas forcément l’absorption dans la paroisse telle qu’elle est aujourd’hui. Ça peut. Mais ça peut aussi ne pas.

Donc en résumé:

  • Si l’Évangile est une bonne nouvelle il doit être partagé
  • Si l’Évangile est partagé il doit créer de la communauté

Mais alors il me manque un truc, dans un ministère qui s’occupe principalement de ceux qui sont là, ou qui s’occupe de ce qui ne sont pas là mais sans chercher à les faire venir.

Ceux qui ne sont pas encore là

J’ai péniblement cheminé autour de cette problématique. Ça m’aura même valu une phase dépressive parce que malgré le fait que j’étais dans des paroisses formidables avec des gens extraordinaires, j’étais à côté de mon appel.

Et donc mon appel, actuellement, c’est de m’occuper radicalement des gens qui ne sont pas encore là. Quand je dis «radicalement», c’est au sens radical de «la racine»: c’est la racine de mon ministère. Les autres choses que je fais — avec les gens qui sont là par exemple — je les fais avec la perspective des gens qui ne sont pas encore là. C’est à dire que les gens qui sont là ne devraient pas être ceux dont je m’occupe, mais ceux qui avec moi s’occupent de ceux qui ne sont pas encore là. En théorie.

Bref, mon appel est de me tourner vers ceux qui ne sont pas encore là.

Pas pour en faire des membres de mon église parce-que-sinon-on-est-en-perte-de-vitesse-et-qu’alors-notre-avenir-financier-est-incertain. Pas pour remplir les paroisses parce qu’avant-elles-étaient-remplies-et-que-c’était-mieux-avant. Pas pour mon égo parce que j’ai besoin d’avoir de l’influence sur les gens. Mais parce que l’Évangile est une sacrément bonne nouvelle qui doit rayonner. Et que quand cette bonne nouvelle est vécue ça donne des choses imprévisibles. Qui rentreront probablement pas dans les paroisses traditionnelles, mais créeront peut‐être des communautés bizarres, surprenantes, passionnées et passionnantes.

Et depuis que je reconnais ça, je me sens mieux. Une métamorphose. J’ai retrouvé de la joie dans mon ministère, un sens de défi et de passion. Et je me sens super à ma place dans mon Église que j’aime encore plus qu’avant2.

Ok, mais concrètement, qu’est-ce que ça veut dire?

C’est là que les choses deviennent fun, bien sûr. Et que ça crée des complications aussi, bien sûr.

Mais ça c’est pour une autre fois.

Appendix: du critère de démarcation entre les Ceux qui sont là et les Ceux qui sont pas là.

En paroisse, on peut classer les gens en 2 catégories:

  • Ceux qui sont là
  • Ceux qui sont pas là

La démarcation principale entre ces deux catégories est finalement assez proche de celle proposée par Popper pour la science: la falsification. En science — selon l’approche poppérienne — une proposition est scientifique si elle est falsifiable (ou réfutable, pour ceux qui parlent mieux français). À savoir si l’on peut imaginer une expérience qui montre que la proposition est fausse. Si l’on ne peut pas envisager un tel cas, alors la proposition est irréfutable, donc pas intéressante scientifiquement.

En paroisse, la falsification marche comme suit: quand on fait quelque chose de différent™, on sait avec la plus haute certitude que des gens vont râler. Nous expliquer que c’est faux, qu’ici on fait quand même pas comme ça: «on n’applaudit pas à l’église», «un culte sans Notre Père n’est pas un culte», «un baptême ça ne se fait pas à la bombe à eau», «c’est dangereux de mettre le feu au sapin de noël pour illustrer la surabondance de l’amour de Dieu», etc.

Or, pour dire «c’est faux», il faut être là. C’est à dire que les Ceux qui sont pas là peuvent bien dire que c’est faux, mais comme ils ne sont pas là, on ne les entends pas. On a donc un critère de démarcation rigoureux pour séparer en paroisse entre les Ceux qui sont là, et les Ceux qui ne sont pas là, et qui s’énonce ainsi: une personne rentre dans la catégorie Ceux qui sont là si on peut imaginer une activité qui la pousserait à dire que «c’est faux» de faire ainsi.

(Bien sûr on me rétorquera: «oui mais avec le cas du sapin de Noël en feu, on peut imaginer que l’église finisse en feu, et donc que même des Ceux qui sont pas là disent que c’est faux. Il nous faut donc à l’évidence soit (a) considérer que des gens qui ne sont pas là entrent dans la catégorie des Ceux qui sont là (ad absurdum), soit (b) abandonner ce critère de démarcation.» À ceci je réponds simplement: en toute probabilité les gens sus‐mentionnés iront plutôt démonter une tringle à rideaux afin de s’en servir comme bâton pour faire griller des cervelas depuis leur balcon sur le clocher enflammé de l’église. Ayant la bouche pleine, ils ne pourront rien dire.)

  1. Et je dis ceci avec le plus grand respect et la plus grande sincérité. Ca faisait un moment que ce blog était sur le point de ressusciter (plus à ce sujet bientôt), et Nicolas Friedli — avec sa lucidité, sa langue fourchue et le modèle inspirant qu’il est — a joué un rôle de catalyseur. Je lui dois beaucoup, sur ce point comme sur d’autres. Je suis d’ailleurs d’ailleurs d’avis de le canoniser pour en faire le premier saint réformé du web romand: St‐Persifleur. En attendant, je m’engage à lui dédier mon 17e fils pour qu’il le forme à son école.
  2. Tout ce que je dis est, ce me semble, parfaitement en phase avec nos Principes constitutifs. En tout cas les PC permettent une telle interprétation, qui n’est pas la seule. Par exemple «3. (L’EERV) est communauté de prière, de partage et d’espérance rassemblée autour du Christ par la proclamation de la Parole et la célébration des sacrements.» Et «5. Elle reçoit du Christ la mission de témoigner de l’Évangile en paroles et en actes. Elle accomplit cette mission dans le canton de Vaud, auprès de tous et sans discrimination. 6. Elle reconnaît que tous les baptisés sont responsables de cette mission selon la vocation et les charismes reçus de Dieu.»

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