Qu’est-ce que la culture geek?

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The Ultimate Showdown by KillerKandyKorn, CC-BY-NC-ND.

Mais qu’est-ce qu’un geek, en fait? Qu’est-ce qu’il aime, comment il fonctionne? Et quand on met plusieurs geek ensemble, quel genre de culture ça crée? Et quelle genre de société est nécessaire pour créer des geeks?

Ce qui suit est ma tentative de définition et caractérisation du phénomène. Suivi d’un petit historique du terme « geek ».

Bien sûr quand on décrit un phénomène auquel on appartient, qui est en pleine mouvance et évolution, c’est difficile d’en donner définition définitive. Mais c’est pas forcément le but non plus. L’idée c’est plutôt: si on cherche à comprendre le monde, on cherche à se comprendre aussi. Alors si je suis un geek, que suis-je?

J’ai soumis cette définition à un bon nombre de personnes, et elle m’a semblé tenir la route. Du coup je la soumet plus largement: qu’est-ce que tu en penses?

Définition de la culture geek

D’après moi, la culture geek est composées de gens passionnés et créatifs organisés en communautés autour des domaines suivants:

  • Le jeu: vidéo, de société, de rôle, grandeur nature, ludification1La ludification, ou gamification en anglais, est selon wikipédia « l’utilisation des mécanismes du jeu dans d’autres domaines, en particulier des sites web, des situations d’apprentissage, des situations de travail ou des réseaux sociaux. Son but est d’augmenter l’acceptabilité et l’usage de ces applications en s’appuyant sur la prédisposition humaine au jeu. », etc.
  • L’imaginaire: science-fiction, fantasy, comics, mange & anime, contes & légendes, etc.
  • Les sciences & technologies: théories scientifiques, informatique, programmation; volonté de comprendre le fonctionnement des choses et les hacker2i.e. bidouiller, etc.

La culture geek vit en symbiose avec une société capitaliste de divertissement, technologie et consommation. La culture geek est à la fois aux marges et au centre de cette société.

Les tensions de la culture geek

On le voit dans cette définition, le geek est un animal qui vit sous haute tension. Malgré ces tensions, grâce à ces tensions3Hypothèse: ces tensions sont des moyens de résoudre les aspects thanatogènes de notre société critique (par exemple: mort de l’imagination, de l’intuition, du fun) tout en gardant certains des meilleures aspects.?

J’en évoque quelques une sans trop les approfondir, ce qui permet de développer certaines caractéristiques de cette culture.

Divertissement et approfondissement

Pohl et Kornbluth, The Space Merchants, 1952. Que se passerait-il si la terre était surpeuplée et que les agences de publicité avaient le pouvoir?

Le geek cherche parfois à s’évader dans ces domaines. Du moins c’est l’impression qu’il donne, ou comme ça qu’on en parle. Pourtant le jeu, l’imaginaire et la sciences sont en fait profondément constitutifs de l’humain4C’est évident pour l’imaginaire (le narratif) et la technologie. Pour ce qui est du jeu, voir p.ex. le classique de J. Huizinga, Homo ludens, essai sur la fonction sociale du jeu (Gallimard, 1988).. Depuis que le monde est monde, on cherche à le comprendre pour y trouver notre place, l’améliorer pour que cette place soit mieux, et on le fait notamment en racontant des histoires et en jouant.

En se divertissant pour fuir du réel, le geek cherche et développe une autre perspective sur le réel. Cette tension est peut-être le plus visible en science-fiction, ou de nombreuses thématiques éthiques sont explorées dans un format divertissant et captivant.

Marges et centre

La culture geek jadis marginalisée (minoritaire et ridiculisée, cf. l’évolution historique du terme « geek » ci-dessous) tend maintenant à prendre une place centrale dans la société et à fusionner avec la « pop culture ». Pour preuve, l’explosion du marché des éléments concernés (imaginaire, jeux, technologie), et leur côté de plus en plus « chic » 5Cf. L. Konzack, Geek Culture, The 3rd Counter-Culture, présenté à FNG2006, 26–28 Juin, 2006, Preston.. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder le top-10 des films les plus vus chaque année.

Dans une société digitale et du divertissement, le bouffon devient le roi. Le souffre douleur est aussi le premier de classe.

D’ailleurs à ce sujet, deux intuitions que j’aimerai vérifier:

  1. une partie importante des souffres-douleurs dans les écoles sont des geeks, et
  2. la proportion de douance / HP / zébrisme / … parmi les geeks est supérieure à celle de la société.

Consommation et contribution

Pour que la culture geek se développe il faut une société capitaliste, ou en tout cas technologique, et une abondance à la fois de gadgets et de temps66Cf. C. Dunbar-Hester, « Geek » dans B. Peters (éd.), Digital Keywords. A Vocabulary of Information Society and Culture, Princeton, Princeton University Press, p.151.. Le geek surfe sur la vague de la société de consommation, il est un de ses principaux clients.

Pourtant, un trait fondamental de la culture geek est peut-être que les participants sont actifs et créatifs plutôt que passifs7M. Sugarbaker, « What is a Geek? » dans Gazebo (The Journal of Geek Culture), 1998.. Cela se voit dans la grande créativité des geeks: programmation, fan art, histoires et scenarii, etc. Le geek veut contribuer. Et se garantir le droit de le faire — Creative-Commons a été crée par des geeks.

Apple est probablement la meilleure illustration de cette tension. Vous voulez créer? Consommez !

Introversion et communauté

Le geek s’adonne a des activités plutôt introverties. Il valorise les activités intérieures plus que les performances extérieures. De fait il n’est pas toujours forcément à l’aise en société.

Mais le geek cherche et crée de la communauté. Parfois à très très grande échelle. Et comme il est créatif et compétent, le geek non seulement crée de la communauté, mais aussi des outils hyper-performants pour créer de la communautés (cf. les forums sur le web, les outils de développement de logiciels libres, etc.)

Détachement et passion

Le geek, du moins dans sa version portée sur la science, est un produit de la société occidentale et de la pensée critique. Il aime le savoir, les faits, l’objectivité. On trouve probablement chez les geeks une grande proportion de croyances rationalistes et scientistes. De ce fait, le geek prône l’idéal du détachement scientifique.

Mais quand le geek se lance dans un sujet il le dévore jusqu’à tout connaître, il pourra en parler pendant des heures, argumenter de manière quasi-religieuse (mais quand même pas aussi bien, cf. vidéo ci-dessous). Bref, le geek est un passionné.

Étymologie & histoire du mot « geek »

L’origine du mot « geek » se trouverait dans le moyen bas-allemand geck (fou, espiègle) et dans le néerlandais gek (fou, idiot)8« Geek », Collins English Dictionary — Complete & Unabridged 10th Edition, HarperCollins Publishers, 22 avril 2018; « Geek », Oxford Living Dictionaries, 22 avril 2018.. Il y aurait peut-être un lien aussi avec le mot patois du Nord et Est de la France « gicque » qui désigne le fou de carnaval. Par exemple en Alsace lors des défilés de carnaval, on porte des gickelshut, bonnet de gicque9« Geek », Wikipédia, l’encyclopédie libre, 19 avr. 2018..

« Geek » est utilisé aux USA d’abord pour parler des gens décalés et bizarres, qui ne s’intègrent pas dans la société. Dès les années 60, avec l’arrivée des calculatrices et ordinateurs, le terme est utilisé de manière péjorative pour les matheux qui ne s’intéressent pas aux autres activités de leurs camarades, et plus largement par la suite pour tout passionné d’un domaine pointu qui n’intéresse pas la plupart des gens10J. A. McArthur, « Digital Subculture: A Geek Meaning of Style » in Journal of Communication Inquiry, 33:1, 2009, p. 61..

Récemment, le mot a évolué pour désigner de manière affectueuse, voire jalouse, un expert dans un domaine. Une des raisons de cette évolution serait le passage d’une société de travail manuel à une société du savoir. Dans ce tournant, les geeks passent d’une position de faiblesse et marginalité à une position d’influence. Comme pour d’autres termes réapproprié par les victimes (p.ex. queer), les geeks ont redéfini le terme en l’assumant pour en faire une force11Cf. C. Dunbar-Hester, « Geek » dans B. Peters (éd.), Digital Keywords. A Vocabulary of Information Society and Culture, Princeton, Princeton University Press, p.149–155..

L’appellation a été portée jusque dans les plus hautes sphères d’influence et de succès économiques par les fondateurs des services informatiques comme Google, Facebook, Apple, etc.

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