Ma métamorphose — un ministère nourri par mes passions et mes besoins

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Je suis passé par une révolution copernicienne pendant mon stage. Ou plutôt une métamorphose, parce que c’était des choses que j’avais déjà en moi. Mais je n’osais pas les laisser sortir. Je suis arrivé à la conclusion suivante: mon ministère doit être nourrit par mes passions et mes besoins, et non pas les attentes des autres.

Ça semble peut être égocentrique, mais c’est au contraire la seule manière qui me permette de rencontrer authentiquement mes contemporains et l’Évangile. Les deux ensemble. Et accessoirement de ne pas dépérir dans le ministère.

Comme une histoire vaut mille concepts…

Je n’aurais pas pu rêver meilleure place de stage. J’ai commencé en mars 2017 dans une paroisse formidable, avec une équipe extraordinaire, mais vraiment extraordinaire, et un maître de stage parfait pour moi: expérimenté, sage, bienveillant, ouvert. Une paroisse dynamique, avec du monde, des activités pour les familles. Et une grande créativité et liberté. Notamment je suis arrivé juste au moment où la paroisse avait le projet de transformer l’église de Vennes pour en faire un truc cool, et j’ai eu l’honneur d’y participer: on a viré les bancs pour y mettre des canapés, ré-imaginé les cultes dans ce contexte, proposé des activités comme des soirées de jeux de société (et c’est même pas moi qui ai proposé!).

Et pourtant malgré tout ça, je suis passé par une phase dépressive. Il y avait différents facteurs, bien sûr. Mais un d’eux: le fait que j’avais l’impression du toucher des doigts à quelque chose à quoi j’aspire profondément, mais sans y être pleinement. Par exemple, je trouvais qu’on passait trop de temps à se préoccuper des gens qui sont là, et pas assez de ceux qui ne sont pas encore là. Pour moi on aurait pu être plus radicaux dans notre réflexion sur les cultes. On aurait du se poser plus la question de comment faire des liens avec les gens du quartier. Mais on passait le gros de notre temps à se préoccuper des réactions des paroissiens: cette église est là leur, ils y sont attachés. Ces cultes sont les leurs, ils y sont habitués. Heureusement — mais heureusement ! — que l’équipe pastorale dans laquelle j’étais est beaucoup plus sage que moi. J’aurais été seul maître à bord à ce moment, j’aurais probablement fait péter la paroisse.

Mais j’ai réalisé deux choses à ce moment là:

  1. Il y a un ministère qui consiste à accompagner les changements. Pour cela il faut respecter les rythmes des gens, avancer avec audace mais aussi avec prudence et délicatesse. Et ça prend du temps. Beaucoup de temps. Heureusement, il y a de nombreux ministres très doués dans ce domaine !
  2. Ce n’est pas mon cas. Ce n’est pas mon ministère. En tout cas pas maintenant.

J’ai réalisé, à travers ce stage, que j’ai besoin d’orienter radicalement mon ministère vers les gens qui ne sont pas encore là. Je ne dis pas que tout le monde doit faire ça. Mais moi si. Et j’ai réalisé que c’est pas juste une question d’envie, mais c’est une question de vie. Ou de mort. Si je n’explore pas cette voie, je suis frustré (probablement je frustre les gens autour de moi), je m’épuise, je dépéris. J’en souffre, ma famille souffre que je souffre. Je n’aurais pas pu tenir.

***

En parallèle à tout ça, au milieu de ma frustration dans mon ministère, j’ai vécu une soirée qui m’a profondément marqué. C’était il y a un peu plus d’un an maintenant. Un ami m’a invité à un GN, dans lequel on a rencontré 2 chrétiens parmi les organisateurs. Et on a proposé de se voir une fois pour prier pour l’un de nous qui n’allait pas très bien. Et c’est ce qu’on a fait…

On s’est retrouvé les 4 pour une soirée. Je ne connaissais quasiment pas les 2 autres, mais on a tout de suite connecté en mangeant nos grillades sur le balcon de notre hôte: mêmes centres d’intérêts, même références à la culture geek, même humour foireux. Et puis après le repas, avant de prier, on a partagé un peu plus en profondeur sur les choses qu’on vivait. Et là aussi, on se comprenait dans nos préoccupations: les même joies et peines d’être jeunes papas, les difficultés professionnelles, une certaine rupture ecclésiale et aspiration à quelque chose d’autres. Et on a prié ensemble. Et là, Oh. My. God.

Quand on prie dans un contexte comme ça, ça rajoute une intensité de malade à ce qu’on vit. Intensité à laquelle on ne goûte pas si:

  • On fait juste une soirée grillades, déconne et discussion mais sans prier
  • On prie sans avoir fait ripaille avant

Mettre explicitement Dieu au milieu d’un moment comme ça, c’est comme balancer une étincelle au milieu d’un lac de nitroglycérine.

En plus de m’avoir fait un bien fou, rencontrer des gens formidable, et débloquer des trucs profonds (plusieurs des choses qu’on a partagé et pour lesquelles on a prié à l’époque ont bougé d’une manière phénoménale depuis), j’ai eu une révélation: plus je suis moi-même, plus ce que je vis spirituellement est fort.

Çà paraît assez évident dit comme ça.

Pourtant, en paroisse, je dois continuellement m’adapter: à des gens qui ont des références culturelles qui ne sont pas les miennes (j’ai entendu quelqu’un aujourd’hui parler de sabat mater, j’ai cru que c’était une insulte en contre-pétrie), en général à des tranches d’âges qui ne sont pas la mienne, et donc des préoccupations qui ne sont pas les miennes. Pour m’adapter, je dois me mettre sur off, comprendre leurs attentes, et apprendre leur langage. En plus d’être fatiguant, c’est assez improductif. Car ça ne permet pas de présenter l’Évangile en dehors de la culture majoritaire dans la paroisse. Et ça ne me nourrit pas. Je fais des choses auxquelles je ne participerait pas si je ne devais pas les animer.

Et là, ça m’a frappé.

Si je veux être un bon pasteur, je dois reconnaître que je suis un geek, et l’assumer dans mon ministère. Plus je suis en phase avec moi et mon côté geek, plus le ministère sera un lieu de ressourcement et pas d’épuisement. Et plus je permettrai à des geeks de découvrir — peut-être — quelque chose de l’Évangile. Pas dans le langage de leur grand-mère, avec la musique de leur grand-mère, les références de leur grand-mère et les activités de leur grand-mère. Mais dans leur langage à eux. Parce que c’est aussi mon langage à moi.

L’Évangile doit s’inculturer, donc il doit aussi se dire et se vivre dans la culture geek. De la même manière que — après moult débat — il a été décidé qu’on ne demandait pas aux grecs du 1e siècle de devenir juif avant de devenir chrétien, mais qu’ils pouvaient être des chrétiens grecs. À côté des chrétiens juifs.

Et pour ça, le meilleur moyen, c’est que je sois à la fois pasteur, et geek. Que je ne doive pas éteindre l’un pour être l’autre.

***

Une fois cette prise de conscience faite, il s’est passé un long processus de maturation intérieure, et de circonstances extérieures, qui m’ont amené à être aujourd’hui pasteur suffragant à St-François St-Jacques, à Lausanne.

Au niveau intérieures, différentes étapes. J’ai commencé à me demander: « Si j’étais libre des contingences ecclésiales, qu’est-ce que je ferais? Quel forme aurait mon ministère rêvé? » Et puis lors d’une retraite d’une semaine en silence, j’ai réalisé, et ça m’a frappé, que je suis libre. Le Christ me dit « suis-moi », la question n’est pas: « est-ce que je peux suivre cet appel? » —  je suis libre de le faire. Rien ne me retient. La question c’est: est-ce que j’ose suivre cet appel? Parce que oui, si ça m’amène à des endroits qui ne sont plus compatibles avec les formes organiques de mon Église par exemple, j’ai un choix à faire. Entre mon appel et ma sécurité. Et intérieurement, j’ai fait ce choix.

Heureusement je n’ai pas eu à trancher, parce qu’au niveau des circonstances extérieures, il s’est passé plusieurs choses — sur lesquelles je ne vais pas trop m’étendre. En gros j’ai découvert le Centre St-Jacques à Lausanne, et mon rêve de paroisse geek a commencé à prendre forme dans un lieu spécifique. Et mon Église a été formidable à bien des niveaux pour me soutenir et m’encourager dans cette voie. Et puis quand j’ai parlé de mon rêve à plusieurs personnes, ça a fait tilt, et je me retrouve avec des gens motivés  et compétents à mes côtés. Et des projets ont germés. Et ont commencé à se réaliser.

***

Alors je vais continuer à vous en parler, dans les temps qui viennent. Vous raconter l’histoire de l’émergence d’une paroisse pour geeks (mais pas que), mes réflexions, mes obstacles, etc.

Pour commencer, je vais vous donner un exemple qui illustre cette métamorphose ministérielle: l’histoire de la naissance du premier weekend holygames.

***

Cette métamorphose a été douloureuse, mais j’en suis reconnaissant. Et si je ne suis qu’au début de cette aventure, et que je sais qu’ils y aura de nombreuses difficultés, je suis plein d’espérance.

Je me sens aligné, entre mes passions, mes besoins, mon ministère.

Et toi, comment est-ce que tu vis le lien entre tes passions, tes besoins, et ton activité principale?

 

 

 

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