Feyerabend sur la Tyranie de la Science 3

ProtestInfo a actuellement en une un article de Urs Hafner sur l’avenir de la théologie à l’Uni. On y lit la perle suivante:

« Selon les principes scientifiques modernes, le scientifique doit effectuer ses recherches sans être soumis à une valeur quelconque, donc indépendamment de ses convictions politiques et religieuses. Il se confronte à son objet de recherche sans idées préconçues. Même si cet idéal est difficile, voire impossible à réaliser intégralement, il a plus ou moins fait ses preuves depuis le siècle des Lumières. »[note Martin Wallraff reprend ce point dans sa réponse.]

Il s’agit là précisément du genre d’âneries contre lesquelles différents philosophes des sciences (et autres) ont tenté d’apporter une cure. Un de ces penseurs, et non le moins virulent, est Feyerabend (1924–1994). Son approche est provocatrice: plutôt que d’apporter des réponses, il se contente de remettre en question des conceptions largement admises. The Tyranny of Science1 est la réédition d’une série de conférence grand-public de 1992.

La difficulté principale pour aborder un tel ouvrage est l’approche de Feyerabend: plutôt que de présenter ses réflexions de manière systématique, il choisit de raconter une histoire — celle des origines de la pensée scientifique dans la Grèce antique. La raison est la suivante: « nous vivons dans un monde chaotique, et introduire un système signifie introduire une illusion. » (p. 54) La science comme la philosophie n’est pas faite d’idées mais d’humains qui s’interrogent. Une histoire permet de montrer comment différentes personnes en sont venues à développer, défendre ou opposer certaines idées, ainsi que le lien de ces idées avec la culture, les enjeux pratiques du moment, ou même le caractère du penseur. La position classique en philosophie des sciences est de distinguer l’histoire de l’idée (le contexte de découverte) de sa justification (contexte de justification): peut importe d’où vient l’idée, elle doit être évaluée selon des critères et principes logiques. Pour Feyerabend, les choses ne sont pas si simples: d’où viennent ces critères et principes logiques? Pourquoi faudrait-il prendre ceux-ci plutôt que leur version précédente, ou ceux d’une autre école? Pour clarifier ces questions (et d’autres), il faut raconter l’histoire de ces principes, et voir si l’on s’y retrouve. C’est là d’ailleurs l’option de toute une école en philosophie des sciences: plutôt que de proposer une méthode scientifique ou des critères d’évaluation, il s’agit d’étudier l’histoire de la science, des découvertes et controverses passées:

Je suis convaincu qu’un philosophe des sciences qui croit aux lois de la raison et qui serait confronté à l’histoire des sciences dans toute sa splendeur serait tellement choqué qu’il dirait que la science est pure anarchie2. (p.130)

Feyerabend s’oppose principalement à la distinction entre théorie et pratique, et surtout à la survalorisation de la théorie sur la pratique. Il fustige régulièrement les théoriciens qui sont toujours mis sur un piédestal et ont un meilleur salaire que les chercheurs qui travaillent dans la recherche expérimentale.  La différence n’est pas entre une approche statique (la théorie sensée être indépendante de tout paramètres spatio-temporels, c’est à dire la même partout dans l’espace et le temps; une fois établie, elle ne bouge plus) et une approche dynamique (la pratique, qui est faite des contingences et idiosyncrasies de la réalité, dont la théorie fait abstraction), car pour Feyerabend la théorie est sans cesse mouvante, évoluant dans l’histoire, même si elle n’est pas présentée ainsi dans les manuels scolaires. Le problème est que la pensée théorique cherche à remplacer toutes les ambiguïtés de la vie et du langage (qui sont d’ailleurs nécessaires au développement de la science), et les remplacer par une chimère: des discours futiles et stériles. Feyerabend utilise la présentation que fait Polanyi de la connaissance tacite pour montrer qu’il est impossible de distinguer connaissance pratique et théorique car de nombreux éléments tacites sont à l’œuvre. Les scientifiques appliquent des règles transmises par l’exemple de leurs professeurs (explicitement et implicitement), et utilisent des instruments comme des extensions de leur corps, de sorte que leur pratique s’apparente plus à une performance athlétique ou artistique qu’à l’idée que l’on se fait d’une recherche « objective », détachée et impersonnelle. Il argumente par exemple pour une collaboration entre les experts et les gens du terrain qui ont développés toute un savoir tacite, par exemple s’il s’agit de développer l’écosystème d’une région3. Pour ces raisons, pour éviter une approche qui ne vise qu’une pensée pure, éternelle et immuable, détachée des contingences de la vie, Feyerabend va parler non seulement des philosophes grecs, mais aussi de leur place dans la société, du rôle du théâtre qui aborde des questions similaires mais en lien avec les émotions et touche un public beaucoup plus large, etc.

Feyerabend s’oppose par ailleurs à la place prépondérante du discours scientifique dans la société. Il aborde cette question en plusieurs endroits dans cet ouvrage. Pourquoi accorder un tel crédit et une telle autorité à ce discours-ci, d’autant plus que ce dont il nous parle pour la plus grande partie ne nous intéresse pas, et ce qui nous intéresse il n’en parle pas, qu’il est « déshumanisant »? Est-ce parce qu’il est fondé sur l’expérience? Feyerabend montre comment la pensée scientifique s’est souvent développée contre l’expérience. Est-ce à cause de ses résultats? Mais quels résultats? La science ne nous a pas rendue plus heureux, elle ne nous a pas rendue meilleure, elle n’a pas réduit les conflits et les crises auxquelles nous faisons face. Une partie de ses résultats ne sont pas très différents des mythes des civilisations antiques, et n’ont de la valeur que pour ceux qui considèrent déjà le discours scientifique supérieur. Reste la technologie, et là Feyerabend argumente à coup de bon-sens et d’exemples qu’il est tout à fait légitime d’accepter des performances tout en rejetant l’idéologie qui les sous-tend. Les résultats technologiques ne suffisent pas à justifier la place prépondérante que la science occupe actuellement. De plus, il dénonce avec virulence le mythe de « la science », « la vision scientifique du monde », qu’il affirme être une propagande des relations publiques:

Alors vous voyez, la science est pleine de conflits. Ce monstre SCIENCE qui parle d’une seule voix est une construction passée des propagandistes, réductionnistes et éducateurs. Je n’ai parlé jusque-là que des sciences physiques. Mais il y a aussi la sociologie, la psychologie, et elles sont pleines d’écoles et de dissensions. C’est pourquoi, il est non seulement faux de dire « nous sommes forcés de prendre la science comme notre guide dans les affaires de la réalité » — le conseil ne signifie simplement rien. (p.56)

Feyerabend propose donc d’arrêter de transmettre ce mythe dans les écoles. Il s’agit de ne plus présenter la science comme une et unie, un ensemble de lois immuables et vraies. La science n’est pas un corpus d’idées, mais une montreuse machine humaines, faites de questionnements, de laboratoires, de lutte pour le financement, etc. Ses résultats sont valables mais temporaires, et l’étudiant devrait apprendre à entendre la même chose lorsqu’on lui enseigne que Eveline Widmer-Schlumpf est présidente de la confédération suisse ou que la terre est vieille de 4.54 milliards d’années. Il s’agit dans les deux cas d’une vérité provisoire, qui sera peut-être différente dans un ans. Il doit aussi apprendre que si les scientifiques peuvent enseigner des choses valables, le peuvent aussi des « magiciens, acupuncteurs, ornithologue, cuisiniers, ingénieurs et types du voisinage qui viennent de se découvrir des pouvoirs de guérisons ». L’école devrait enseigner que ces gens existent, et à chercher à les rencontrer. Dans tous les cas, les gens qui utilisent des « Grands Mots » pour parler ne méritent pas une place plus importante que les autres.

 

 

Au final, Feyerabend est toujours rafraîchissant à lire. Même s’il va clairement trop loin par moment (bien qu’il ne soit pas toujours évident de montrer en quoi), il nous fait réfléchir sur nos idées préconçues concernant « la science » et son rapport à nous. Il n’a certainement pas tort de pointer du doigt l’idéalisation que l’on se fait de la science, comment se discours prétendument « sans valeurs » impacte nos vies et nos valeurs de manière perfide et dégénérescente. Feyerabend défend un pluralisme méthodologique (il n’y a pas de chemin qui garantisse une découverte, autant en explorer le maximum possible), et un pluralisme de discours — d’accès à la parole — dans la société. Ce deuxième point me semble particulièrement important dans une société qui se veut libre: il n’y a pas lieu de faire taire un discours que des gens trouvent significatif pour leur vie, sous prétexte qu’il contredit le discours majoritaire. Et dans cette optique, pourquoi faudrait-il que les Universités ne représentent qu’un seul discours? La science n’a pas à avoir, ne mérite pas, ce statut si particulier. Sinon, comme le dit Polanyi par ailleurs, quand la théologie était le discours majoritaire, c’était aussi la plus grande source d’erreur; quand la science devient ce discours majoritaire, elle devient du même coup la plus grande source d’erreurs et d’abus pour la société[note Cf. M. Polany, « Scientific Outlook, Its Sickness and Cure », Science 3246.125, 1957, p. 480. Dans le même esprit: « It has turned out that modern scientism fethers thought as cruelly as ever the churches had done. It offers no scope for our most vital beliefs and it forces us to disguise them in farcically inadequate terms. Ideologies framed in these terms have enlisted man’s highest aspirations in the service of soul-destroying tyrannies. » (M.Polanyi, Personal Knowledge Towards a Post-Critical Philosophy, Chicago, University of Chicago Press, 1974², p.265.)].

Ce livre, qui se lit très facilement et n’utilise pas de « Grands Mots », est une excellente introduction à quelques enjeux importants pour penser la science et sa  place dans notre vie. De plus, Feyerabend nous emmène découvrir ou redécouvrir le monde du théâtre et de la philosophie grecque et son actualité, nous montrant par là ce pour quoi il argumente tout du long: il ne faut pas cloisonner le discours scientifique et l’abstraire de la vie et de ce qui nous préoccupe le plus. Visant à traiter tous les problèmes de manière théoriques, rejetant toute expérience subjective et considérant l’humain comme un objet, la science perd sa qualité d’aide qu’elle pourrait nous être, et devient notre Tyran.

  1. Paul Feyerabend, The Tyranny of Science, E.Oberheim (éd.), Cambridge, Polyti Press, 2011, 153p.
  2. Le magnum opus de Feyerabend, Contre la méthode, porte le sous-titre provocateur suivant: « esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance ».
  3. Il propose en cela une approche similaire à celle de Gerald O. West en exégèse, qui considère que les « experts » ne sont pas les seuls à savoir lire les textes, et que leur approche doit être complémentée de manière dialogale avec les lecteurs « ordinaires ». Voir par exemple son Reading Other-Wise: Socially Engaged Biblical Scholars Reading With Their Local Communities.

3 thoughts on “Feyerabend sur la Tyranie de la Science

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  3. Reply Denis Fév 17,2016 6:52

    about a philosophy hlinodg back science once its assumptions have become outdated, can also be said for any physical theory that seems to have been working very well for a long time — at some point we will probably need to move beyond it, and that is never an easy step to take.Also, just because 20th cent. philosophers were anti-science does not mean 21st cent. scientists need be anti-philosophy; well-roundedness is generally a virtue.With regard to the « string wars » (I do loathe to use that phrase), you certainly cannot argue that experimental falsifiability is NOT required for science — at some point, presumably ST will be able to make predictions, otherwise what use is it? You can, however, argue against being hasty in saying a theory about a regime that experiment cannot even probe yet is « not even wrong. »

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