Une image du savoir 3

Qu’est-ce que « savoir » ? Et comment sommes-nous situés face à lui ?

Imaginez un de ces jeux pour enfants où il faut relier des points en suivant une numérotation, pour faire apparaître un dessein. Maintenant, imaginez ce jeu mais sans la numérotation, simplement un ensemble de points.

Il y a un grand nombre de manières de relier ces points. Certaines peuvent faire apparaître un dessin (un sens apparaît), d’autre non. Une de ces manière sera peut-être le dessein que le dessinateur avait en tête (dans notre exemple, on sait qu’il y a une telle intention puisqu’un auteur a préparé ce jeu pour des enfants), et d’autres pourront faire apparaître des dessins qui n’étaient pas originellement dans l’idée du dessinateur. Mais on ne pourra pas faire apparaître n’importe quel dessin, à moins de ne pas respecter les points et de dessiner en dehors.

Une image du savoir

Le savoir — scientifique, théologique, ou de-tous-les-jours1 —, c’est proposer une manière de relier ces points qui fasse sens, et prétendre que c’est la meilleure, pour tous. Quiconque se lance honnêtement dans l’exercice sait que son jugement est faillible: je peux ne pas avoir testé toutes les possibilités, je peux ne pas avoir bien évaluer les différents desseins qui ont émergé. Mais conscient de cela, je prétends quand même qu’il s’agit, en l’état, de la meilleure manière de faire, de la meilleure manière de relier les points. Si bien que je peux dire: « ce dessin représente … » Toutefois, ce n’est pas parce que c’est moi qui relie les points, et que je ne puis pas être certain au sens cartésien du résultat, que je ne puisse pas être convaincu de mon interprétation: après avoir vu émerger un dessin, je peux le trouver tellement beau et trouver qu’il colle tellement bien aux points que je n’arrive pas à imaginer qu’il puisse y en avoir un autre2.

Il y a donc une composante objective au savoir : pas n’importe quel dessein ne peut apparaître. Il y a, selon les termes de Polanyi, une réalité cachée qui résiste à nos projections, nous empêche de la soumettre à nos envie, de choisir arbitrairement ce que l’on veut dire d’elle. Mais le savoir n’est pas objectif pour autant, car il y a une composante subjective: c’est le sujet connaissant, qui habite l’ensemble d’indices qu’il a à disposition, pour leur trouver un sens dans un tout cohérent et l’évaluer. Aucune méthode, aucun algorithme ne permet en partant des parties, de faire apparaître et de voir un dessin3. Le savoir n’est ni objectif (à la façon dont la modernité l’a recherché), ni subjectif et relatif (au sens où une certaine postmodernité peut le faire entendre). Il résulte d’une dialectique qui transcende les deux, que Polanyi nomme « connaissance personnelle« 4.

Limites de cette image

  • Ce n’est qu’un image.
  • La réalité est beaucoup plus complexe que quelques points à relier, qui souvent ne permettent que très peu d’interprétations qui font sens. Plus un domaine sera complexe, plus il y aura d’interprétations compétitives, et donc d’écoles de pensées5.
  • il n’existe pas de « faits brutes » dans la nature (pas de points à relier). Voir des points, c’est déjà interpréter en ensemble d’information éparse dans un tout cohérent et significatif (des stimuli électriques dans mon cerveau, résultat d’une conversion de photons qui percutent ma rétine, résultats eux même d’une interaction élémentaire de la lumière ambiante avec des molécules d’encre réparties sur une feuille de papier—et cette description elle-même est une interprétation à la lumière de ce que je comprends de l’optique).
  • Le chercheur intègre non seulement les éléments explicites qui lui sont donnés (qui dépendent de son domaine de recherche), mais le fait à la lumière d’une panoplie d’éléments tacites, cachés, enfouis. Le jeu pour enfant proposé ne présente que des éléments explicites. Pour illustrer, il faudrait imaginer par exemple qu’un chercheur relie les points en géométrie plane (il habite de manière tacite un univers euclidien), alors qu’un autre travaille en géométrie sphérique. C’est-à-dire que chacun aura l’impression de tirer des lignes droites, mais aux yeux de l’autre il dessine des courbes. Ces éléments tacites sont portés par ce que Polanyi nomme un « système fiduciaire », un ensemble d’éléments reçu ou choisis, acceptés sans preuves ou démonstrations (« par la foi », d’où le fiduciaire), qui influencent, orientent et déterminent toute la recherche, tout le savoir.

  • On sait que ce jeu pour enfant propose un dessin (celui que l’auteur avait en tête), qui est donc meilleur que les autres. Rien ne nous indique dans la nature ou notre expérience qu’il y ait une interprétation qui soit meilleure qu’une autre. Là aussi, il faut se situer dans un système qui établisse une hiérarchie: dans une perspective réductionniste ontologique, les interprétations qui font intervenir uniquement des éléments matériels seront considérées meilleures que celles qui font intervenir des substances psychiques ou spirituelles ou que sais-je. Dans une perspective chrétienne, tout l’univers porte l’intentionnalité du Créateur qui en est la source, et l’on peut dire que sa perspective des choses sera l’interprétation ultime (« le savoir », pour des théologiens réformés, « c’est penser les pensées de Dieu après lui. »). La question devient alors: comment savoir l’intention que le Créateur a mise dans sa création ? Et: pourquoi choisir tel système plutôt qu’un autre ? — Mais il s’agit là d’autres questions.

Question: qui sait ce que représente le dessin que j’ai utilisé ?

  1. Si la structure de la connaissance et la même, le degré d’implication du sujet, de garanties, de certitude, etc. tout cela varie selon les champs de savoir, la nature de l’objet, la complexité des éléments (explicites et tacites) en jeu, etc. Je ne dis donc pas que le savoir théologique est exactement le même que le savoir scientifique. Mais il lui est similaire, semblable.
  2. Et si quelqu’un venait en me disant: « j’ai un meilleur dessin ! », je répondrai: « cela m’étonnerai, mais montre toujours, au cas où… », et je m’efforcerai de voir ce qu’il voit pour l’évaluer de l’intérieur.
  3. Au mieux, un ordinateur, pourra détecter tous les points, les relier de toutes les manières possibles, et comparer cela avec la totalité des images numérisées pour trouver les plus similaires. Mais il devra avoir été programmé par un sujet, qui a fait l’expérience qu’il est possible d’intégrer ces points apparemment désordonnés de manière à en faire apparaître un dessin significatif.
  4. Il est évident que cette conception du savoir elle-même ne prétend pas à l’objectivité pure, ce serait une contradiction. Il s’agit d’une épistémologie fondée sur une connaissance personnelle, engagée, et ce de manière pleinement assumée.
  5. Les sciences de la nature sont une herméneutique de la nature, il n’y a que peu d’écoles différentes. Les sciences humaines sont une herméneutique de l’humain qui interprète son existence, donc une double interprétation, beaucoup plus complexe, et il y a une myriade d’écoles contradictoires. La théologie et la philosophie — telles que je les comprends — sont des interprétations encore plus larges de tout cela et plus…

3 thoughts on “Une image du savoir

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