«Quand on joue au jeu des trônes, soit on gagne, soit on meurt» — l’erreur de Cersei Lannister

«

Je ne me souviens pas énormément de ma lecture de la série du Trône de fer en 2011. Je l’ai abandonné au milieu du tome 5, noyé dans un univers où tout est beaucoup trop gris pour moi… Ce que Tolkien lui-même reproche à Martin, d’ailleurs.

Mais je me souviens de quelques éléments, dont cette phrase incroyable de Cersei Lannister, assez au début de la saga: « when you play the game of thrones, you win or you die. » 1L’image de couverture est tiré du générique de Game of Thrones — You Win or You Die (HBO).

Quand on joue au jeu des trônes,
soit on gagne,
soit on meurt.
Cersei Lannister

Cette phrase de Cersei m’accompagne depuis longtemps, mais elle a pris une dimension nouvelle ces dernières années. Depuis quelque temps, j’ai eu l’occasion de mieux observer comment les relations humaines sont transformées par les jeux de pouvoir présents à différents endroits de la vie en société, et l’hostilité qui en résulte. Même si l’hostilité n’est pas aussi crûe que dans Game of Thrones.

Et avec cette expérience, je vois maintenant que Cersei a tort.

Le Trône crée le Jeu

Quand on joue au jeu des trônes,
soit on gagne,
soit on meurt.
Cersei Lannister

Quelle manière remarquable de dire la violence terrible au sein des luttes de pouvoir qui ravagent Westeros.

Un trône vide, plusieurs revendications, une guerre civile sans pitié.

Mathématiquement, c’est inévitable. Si à la fin il ne peut rester qu’un personne sur le Trône, alors tout le monde est nécessairement en guerre avec tout le monde. Toute alliance créée dans ce contexte est forcément temporaire, illusoire. Un·e allié·e est fondamentalement un danger, une menace. À la fin, il n’en restera plus qu’un·e.

En conséquence, beaucoup de gens meurent. Si tu es encore vivant·e, et que tu n’es pas insignifiant, tu restes une menace potentielle, et la meilleure manière de te neutraliser définitivement c’est de te tuer. Quand on entre dans le Jeu des Trônes avec la volonté de gagner, c’est ce qu’on dit implicitement aux autres: je souhaite que tu te soumettes à moi, ou que tu meures. On passe du mariage au massacre en un claquement de doigts.

Le Trône du Fer devient un objet symbolique. Son existence même — indépendamment de qui est assis dessus ou même de si quelqu’un est assis dessus — est la condition de départ d’un Jeu sans pitié. Le fondement d’une nécessaire et radicale compétitivité dans les relations humaines en société, et de la violence qui en résulte.

Il n’empêche que Cersei a tort.

Un Trône de Fer, des Trônes de Fer?

Bien sûr, la violence de nos sociétés n’est pas aussi crûe que sur Westeros.

Et c’est probablement le talent de Martin d’arriver à révéler cela de manière certes exagérée — mais tellement plausible. Même si je trouve que Cersei est une connasse finie, je la comprends si bien. J’ai en moi tout ce qu’il faut de retor pour devenir une Cersei — ou un Balon, un Théon, un Tyrion. Je n’ai peut-être pas les compétences ou la force pour faire ce qu’iels font, mais je suis taillé dans le même bois qu’elleux. Je peux ressentir les émotions et faire les choix qui les motivent à faire ce qu’iels font.

Et j’observe ça non seulement en moi, mais dans les fonctionnements autour de moi. 

Les Jeux des Trônes pervertissent et transforment les relations humaines. Dans une société, une association ou une institution qui a des rôles de pouvoir — des Trônes de Fer — si facilement le rôle en vient à cacher l’humain — ou l’humain se cache derrière le rôle. On se retrouve avec des relations instutionnelles, instrumentalisées, déshumanisées. Ce qui pourrait se résoudre autour d’une chope de bière et en se prenant dans les bras prend des proportions phénoménales et doit se résoudre par la violence — ne serait-ce que la violence d’une décision autoritaire. Il y a des gagnants et des perdants. Des partis claniques imprécis se créent autour d’intérêts partagés — ou impression d’intérêt partagés — et se mettent en marche vers les lieux de pouvoir, les petits Trônes de Fer… Les autres clans sont moqués, leurs arguments carricaturés, leur humanité oubliée.

Dans ce contexte, dès qu’il y a un Trône, tout le monde a un agenda. Quand on se retrouve autour de la table pour partager un repas, on a pas forcément d’agenda. Quand on se retrouve dans un Jeu de Trônes, dans une assemblée politique qui va voter un budget — on a un agenda. Je me cache derrière mon rôle si ça peut augmenter mes chances de gagner. Et chacun·e devient soit un allié qui peut m’aider, soit un ennemi qui peut barrer ma route, soit quelqu’un d’insignifiant.

L’autre devient un pion — à utiliser, à ignorer ou à combattre.

À nouveau, je l’ai vu en moi, et autour de moi. Ce n’est pas qu’il y a des bons et des méchants. Et surtout pas que je suis un bon et les autres sont des méchants.

C’est qu’il y a un Jeu, et ce Jeu nous transforme. Inévitablement.

En moi, j’ai vu cette transformation quand — passionné par un projet dans le contexte d’un Jeu — je mettais les gens que je rencontrais dans des cases: « allié potentiel ». « Attention, danger ». « Pas d’intérêt ». Des pions dans ma stratégie. Je voyais ça en moi, et ça me dégoûtait, et je luttais contre — mais c’était là.

Et je l’ai vu autour de moi de manière particulièrement douloureuse dans l’incapacité à recevoir la souffrance exprimée au sein d’un Jeu des Trônes. Des gens qui sont par ailleurs des champions de l’accueil de l’autre et de l’accompagnement de la douleur (accompagnement à longueur d’année de malades, de mourants, d’endeuillés — formés pour le faire, plein d’expérience et d’humanité, capables par ailleurs de dire des paroles bienfaisantes et libératrices), mais qui dans le Jeu des Trônes répondent de manière inhumaine aux cris de souffrance des victimes du Jeu: en les ignorant, en les attaquant, ou en les instrumentalisant.

Dans un jeu d’échec, on a pas d’état d’âme pour les pions qui meurrent. L’attention focale est sur la partie qui se joue, pas les pièces en elle-même.

Et même si on peut vibrer intérieurement avec le pion, on ne peut pas le dire publiquement si on ne veut pas perdre le Jeu. L’histoire de Jésus face à Ponce Pilates l’illustre si bien: le Jeu est plus fort.

Si tu joues, tu gagnes, ou tu meurs. Pas de place pour autre chose.

Est-ce que Cersei aurait quand même raison?

Quand on ne joue pas, on meurt

Est-ce qu’il est possible de sortir du Jeu ?

Dès que l’institution, le politique, la bureaucratie s’en mèle, je ne vois pas comment faire autrement. Comme dit, je l’ai vu en moi. Et j’ai vu des gens tourner subitement, quand ils sont passés d’une position sans pouvoir à un poste institutionnel — un petit Trône. Tout d’un coup, c’est une autre persona qui se révèle et prend les commandes.

Quelle alternative, s’il y en a ? Comment être dans le Jeu sans y jouer?

J’ai pourtant l’impression d’avoir essayé de ne pas rentrer dans le Jeu des Trônes. Notamment, j’ai essayé (avec plus ou moins de succès) de:

a. Dire la vérité: j’ai affiché mon agenda dès le début, clairement, pour qu’il n’y ait pas de manipulation. J’ai ouvert et appelé à la discussion. Pour offrir aux gens la possibilité de dire « non » ou « ça ne m’intéresse pas ». J’ai dit mes besoins et appelés les autres à en faire autant. Pour essayer d’amener la discussion à un niveau humain.

b. Chercher la liberté: j’ai pensé mon agenda pour qu’il empiète le moins possible sur celui des autres. Que ma liberté ne crée pas de l’esclavagisme chez les autres, mais plus de liberté. Mon but ici était d’essayer d’éviter un jeu de domination compétitive (« pour que je monte tu dois descendre »), mais jouer un jeu coopératif (« si je gagne, tu gagnes aussi, et réciproquement »).

c. Oser l’authenticité et la vulnérabilité: je me suis donné le droit de pleurer (littéralement) dans des conseils agressifs, de reconnaître mes torts et responsabilités dans une culture où on ne le fait pas (à part dans le contexte protégé de la liturgie du dimanche), de demander de l’aide, d’aller boire des chopes et prendre des gens dans les bras, etc. Afin d’essayer de ne pas rentrer dans des rapports de force; tenter de faire tomber les masques, casser les relations institutionnelles pour essayer de vivre des relations humaines.

Mais j’ai quand même été pris dans le Jeu des Trônes. En fait, mes tentatives de déjouer le Jeu ont été utilisés par celleux qui jouent avidement pour m’attaquer — et j’ai perdu. Game Of Thrones Over. Et avec moi, quelques pions de plus sacrifiés…

Si je me souviens bien, c’est un peu le destin de Ned Stark. Et c’est d’ailleurs dans le contexte de la mort de Ned que Cersei sort cette phrase magistrale.

Est-ce qu’il y a une manière de Jouer qui peut transformer le Jeu? Je ne sais pas. On dirait plutôt qu’au contraire:

Quand tu refuses de jouer au Jeu des Trônes,
tu meurs.

Et alors, est-ce qu’il faut ré-entrer dans le Jeu, et chercher à gagner, quitte à tuer celleux que je perçois comme mes adversaires?

Jouer pour gagner, en respectant les règles intrinsèques du Jeu?

Mais c’est pourtant là que se situe l’erreur de Cersei.

Quand on joue, on perd

Et si l’erreur de Cersei se situait dans le fait d’absolutiser le Jeu des Trônes? Et si le fait de gagner au Jeu des Trônes, c’était en fait une défaite?

On rentre dans le Jeu des Trônes pour se battre pour quelque chose de beau, protéger des êtres aimés, préserver un mode de vie, un héritage culturel ou environnemental. Personne ne joue le Jeu des Trônes premièrement pour le plaisir du Jeu2Enfin, j’espère… peut-être que certaines personnes pathologiques en sont réduites à ça, je ne sais pas, mais ce serait une exception..

Par contre une fois qu’on est dans le Jeu, on oublie sa motivation première qui nous pousse à y entrer. On est prit par la frénésie de la victoire, la peur de la mort. Je n’ai plus le choix: je tue, ou je meure. Les autres deviennent des pions.

Alors même si on gagne, on a perdu. On a tué nos adversaires, mais on s’est renié soit même. On s’est déshumanisé. On est plus digne du bout de Paradis symbolique qu’on essayait de protéger ou de créer. On fait partie du problème, sous une nouvelle forme.

On entre dans le Jeu parce qu’on est humain.
Et on se déshumanise pour avoir une chance de gagner le Jeu.

Autrement dit:

Quand tu joues au Jeu des Trônes,
que tu meures ou que tu vives,
tu perds.

Donc si je résume, les issues du Jeu des Trônes:

  1. Ne pas jouer le Jeu, c’est mourir
  2. Jouer le Jeu, c’est perdre

Comment gagner?

Finir le Jeu en détruisant le Trône ?

Je n’ai pas vu la série (donc je ne connais pas la fin de l’histoire), et je ne connais pas assez le lore de Game of Thrones pour savoir s’il y a une réponse offerte par Martin par endroit. Ou à travers Martin, les auteurs étant souvent des canaux pour que quelque chose de plus grand se révèle. Ou si Game of Thrones est simplement un constat d’impossibilité de faire autrement.

Est-ce qu’à la fin le Trône de Fer est détruit?

Et s’il est détruit, est-ce que c’est la fin du Jeu ? Est-ce qu’un monde sans Trône est possible, ou est-ce qu’un autre Trône prend sa place?

Je peux imaginer, quand un Trône de Fer se trouve au milieu d’un Chant de Glace et de Feu, qu’à un moment soit il fonde, soit il gèle3Sinon la règle du Fusil de Tchekhov n’est pas respectée. En même temps Martin a montré ce qu’il faisait du respect des règles littéraires — et il a des milliers et des milliers de pages pour s’essuyer avec..

Je peux imaginer, s’il y a un bout de réponse, que ce soit quelque chose d’extérieur à Westeros, d’outre-monde: peut-être les Marcheurs du Nord, une menace extérieure qui pousse Westeros à s’unifier? Mais ce n’est qu’une alliance (temporaire) de plus. La victoire des marcheurs du Nord, alors? Et le Jeu ne mène qu’à la ruine? (mais il me semble avoir vu des choses sur internet autour du fait qu’Arya tue le Roi des Marcheurs, ce qui rend cette piste plus difficile…) Ou alors Dænerys et la puissance extraordinaire de ses dragons? Est-ce qu’elle s’assied sur un Trône qu’elle aura fait fondre auparavent? Le Jeu des Trônes n’existe que si les forces en Jeu sont à peu près égales?

Ou au contraire, toujours autour de Dænerys, que la solution soit quelque chose d’intérieur à Westeros, d’enfoui, de caché qui se révèle enfin: la lignée des Targaryen? Le Trône était au cœur d’un Jeu meurtrier, parce qu’il attendait le Retour de la Reine véritable? Ou d’un roi, ou d’autre chose — autour de l’identité cachée de Jon Snow peut-être?

Peut-être que la solution est dans Ned Stark, ce personnage honorable injustement sacrifié, et dans son héritage? À travers Arya, Bran, Jon Snow — et je ne sais plus s’il y en a d’autres?

Ou peut-être qu’il n’y a pas de réponses… Peut-être qu’au final sur Westeros, tout est gris — et noir et blanc — et tiède — et chaud et froid — et qu’on est heureux de pouvoir fermer le livre éteindre la TV pour retrouver l’horreur du Jeu des Trônes dans le monde réel, parce qu’elle au moins est apprivoisée, domestiquée et mieux cachée.

Vous pouvez me dire dans les commentaires s’il y a une réponse dans la série TV. Et aussi à quel point je suis complètement à côté de la plaque avec mes hypothèses. Et si ça vaut la peine de regarder la série.

Mourir pour gagner

Si ne pas jouer c’est mourir, et que jouer c’est perdre alors peut-être que la solution est là: pour gagner, il faut mourir.

La saga des évangiles (Un Chant de la Terre et du Ciel?) va dans ce sens: un personnage refuse de jouer le Jeu des Trônes; il choisit de rester humain et de traiter les autres comme des humains plutôt que comme des pions. De servir plutôt que d’asservir. En conséquence de quoi, il meurt, sous les mains de celleux qui jouent au Jeu des Trônes de Fer (p.ex. Ponce Pilate, mentionné plus haut). Jusque-là, c’est l’histoire de Ned Stark.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là: ce personnage est ressuscité (mais pas juste réanimé à la Martin), et il s’assoit sur un autre trône, un Trône de Gloire. Il montre ainsi les règles d’un nouveau Jeu que nous pouvons jouer (cf. Hébreux 12, 1–3). Un jeu où le but n’est pas de tuer pour gagner seul le Trône de Fer et dominer, mais de devenir humain pour gagner ensemble le Trône de Gloire et servir.

Peut-être que pour gagner, il faut accepter de perdre au Jeu du Trône de Fer quand c’est nécessaire. Cela signifie refuser ce qui nous déshumanise dans le Jeu — et donc accepter d’être en conflit et de souffrir, parce qu’à moins d’être insignifiant, cela nous arrivera nécessairement.

Et faire confiance qu’en faisant ainsi, même si on meurt, on gagne.

Quand tu refuses de jouer au Jeu des Trônes de Fer
tu meurs,
Mais tu gagnes.

3 commentaires

  • Merci Olivier pour cet article qui fait beaucoup de sens pour moi. Je n’ai pas lu les livres et j’ai rapidement décroché de la série, justement parce que tout y était trop gris (et d’un gris de plus en plus foncé).
    Tu mets des mots justes, je crois, sur des dynamiques humaines que l’on retrouve un peu partout et avec lesquelles j’ai de la peine à jouer. J’ai eu essayé de discuter de ces Jeux auxquels on s’adonne, mais j’ai découvert que de vouloir discuter des règles, des alliances invisibles, etc., fait de moi l’ennemi du jeu (et donc de presque tout ceux qui y jouent, sauf ceux qui trouvent que les règles sont à leur désavantage). Cela m’a un peu dégoûté du jeu, mais je vois là, à travers ton article, une lumière. Alors MERCI !

  • Olivier Keshavjee.
    je te connais de nom depuis un moment, et via un post de Philippe Henchoz sur facebook, je découvre ce jour cet excellent article de ta main.
    Personnellement, 2–3 petites choses à redire peut-être, mais globalement ton étude est brillante.
    Respects, chapeau & merci !!
    Et je dis tout ça en tant que défenseur convaincu de l’adaptation cinématographique, saisons 1 à 6 (la 7 reste encore globalement fidèle aux lignes de Martin ; la 8 en revanche est d’une inégalité crasse, dans l’ensemble massacré et vilipendée par la faute de Messieurs Benioff & Weiss — mille fois hélas…).
    Alors bien sûr, dans l’univers et les propositions de Martin, beaucoup de choses certes sont parfois « grises ». Mais on trouve aussi, en de nombreux endroits, de brillantes réflexions sur plusieurs grandes questions existentielles du genre humain & leurs réalités attenantes (au plaisir d’en discuter avec toi, un jour peut-être ?).
    Et là où ton article est remarquable, c’est notamment dans la façon dont tu relies cette notion matricielle chez Martin du « jeu des trônes » avec le donné biblique exposant le grand Héros de tous les temps, le Christ, le Vivant.
    Merci pour ce brillant exemple !!

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