Cartographie des formes de spiritualités chrétiennes

C

Je partage ici une cartographie de formes de spiritualités chrétienne. Voir plus bas. Mais d’abord voilà pourquoi je cherche à la développer, et l’état d’esprit dans lequel je compte l’utiliser.

La guerre des spiritualités

J’ai trois valeurs fondamentales pour ne pas perdre le CAP dans mon ministère: Christocentrisme, Activation1Ou le sacerdoce universel: équiper chacun·e pour être non pas consommateur mais acteur dans la mission de Dieu., Pluralités. Ma thèse actuelle: le Christocentrisme découle sur des Pluralités (d’expression, de pensées, de pratiques, etc.), et les Pluralités ne sont pas possibles sans Christocentrisme (Ephésiens 1, 9–10).

Un des enjeux fondamentaux, c’est celui de la missiologie. Dans une société qui bouge, on est appelés à explorer une pluralité d’approches, pratiques, discours, etc.

Un autre enjeu fondamental, c’est celui de la réconciliation. J’ai souffert dans mon église d’une gué‐guerre moderne qui divise les «libéraux» et les «évangéliques», avec son lot de querelles, haines,  jalousies, colères, rivalités, divisions, sectes, envies et choses semblables. Le problème pour moi c’est que je me sens relativement bien partout (et relativement mal partout aussi un peu). J’ai reçu et vécu des belles choses à différents endroits. Mais on m’a fait comprendre qu’il fallait choisir un camp.

Maintenant j’essaye de poser les armes, de guérir en moi les blessures subies par les balles perdues de cette guerre qui n’est pas la mienne. Je tente de me décoller les étiquettes qu’on m’a mises, et que j’avais pour un bout internalisées.

Et je rêve que ma paroisse soit un lieu de réconciliation et guérison de cette guerre. C’est l’utopie que je vise. Et le seul moyen que je vois pour ça, c’est de nous centrer sur le Christ. Pas sur une théologie, une éthique, une praxéologie, une forme de spiritualité. Mais sur le Christ, réel, vivant, présent. Et si le Christ devient notre vie, si l’on est prêt à se dépouiller de tout, à considérer nos richesse et privilège comme des ordures par rapport au Christ, alors on peut aussi dire «Si quelqu’un est d’un autre avis, Dieu nous éclairera. Mais là où nous en sommes, continuons à marcher ensemble.» Christocentrisme. Pluralité.

Bref.

C’est dans cette perspective que j’aspire à développer une pratique spirituelle plurielle. Parce que la pluralité est entre autre une pluralité de pratiques spirituelles. Et que la guerre s’exprime aussi entre les différentes formes de spiritualités, qui sont vues en opposition:

Pour certains quand on prie on vise l’intériorité par le silence, pas comme ces illuminés dévisseurs d’ampoules qui manipulent pas l’émotion et veulent contrôler Dieu par leur paroles. Pour d’autres on prend de la musique contemporaine, pas comme ces sectaires qui marmonnent en latin à la lumière de bougies chevrotantes et dont la joie est si profonde que personne ne l’a vue. Pour d’autres on ne prie pas — on médite, pas comme ceux qui enferment le tout‐autre dans leur conceptions anthropomorphiques primitives. Pour d’autres prier c’est agir, pas comme ceux qui fuient le monde en se regardant le nombril en quête d’un bien‐être individuel et rentrent chez eux l’air satisfait au milieux d’un monde qui souffre. Etc. Etc.

Dans cette guerre, les pratiques spirituelles deviennent des délimitants, pour pouvoir dire «eux» et «nous». Et dès qu’il y a eux et nous, on peut déshumaniser «eux», on a plus besoin de les écouter, comprendre, rencontrer. On peut les réduire à ce qu’on croit d’eux, comprend d’eux, dit d’eux au sein de nos propres représentations conceptuelles. Et on se tape sur l’épaule entre gens bien pensants et bien pratiquants en se félicitant de n’être pas comme eux.

Qu’il n’en soit pas ainsi !

Cartographie des pratiques spirituelles chrétiennes

Pour éviter cela, voici une proposition de cartographie des formes de spiritualités chrétiennes. Aucune prétention d’originalité, elle s’appuie sur les modèles de Sager2Sager, Allan H. Gospel‐Centered Spirituality: An Introduction to Our Spiritual Journey. Minneapolis: Augsburg Fortress, 1990. et Westerhoff3Westerhoff, John. Spiritual Life: The Foundation for Preaching and Teaching. Louisville, KY: Westerminster John Knox Press, 1994.. Et c’est un modèle en élaboration, le fruit d’un moment de lecture et rumination hier soir, qui doit être éprouvé et s’améliorer.

C’est ma méditation de hier soir sur le canapé, d’où le modèle à la main très soigné

Au centre: le Christ. Sinon ce n’est pas de la spiritualité chrétienne.

L’axe horizontal: apophatique / cataphatique

  • Apophatique: approche «négative» qui cherche à connaître Dieu par un contact immédiat en disant ce qu’il n’est pas. Fondée sur le mystère.
  • Cataphatique: approche «positive» qui cherche à connaître Dieu par des moyens de médiation en disant ce qu’il est. Fondée sur la révélation.

L’axe vertical: spéculatif / affectif

  • Spéculatif: Dieu est approché par le langage, la raison, on recherche l’illumination de la pensée et la connaissance
  • Affectif: Dieu est approché par l’intuition, les affects, on recherche l’illumination du «cœur» et le ressenti

À partir de là, on distingue 4 cadrants schématiques. Dans chacun d’eux, c’est une domaine de transformation différent qui est recherché prioritairement, et pour chacun d’eux il y a un risque d’hérésie si d’autres formes ne sont pas recherchées en parallèle.

  • ↗ Cataphatique / Spéculatif (théologien) : on aspire à ce que le Christ renouvelle et transforme la pensée. On cherche à apprendre et connaître la vérité, par la réflexion. La prière conduit à l’illumination. Cela mène vers des formes liturgiques élaborées (high church) ou des cantiques à haut contenu théologique. Le risque est celui du rationalisme ou du dogmatisme.
  • ↙ Apophatique / Affectif (mystique) : on aspire à ce que le Christ renouvelle et transforme sa vie intérieure, une évangélisation des profondeurs. On cherche à être dans la présence de Dieu, par la contemplation et le silence. La prière conduit à l’union avec Dieu. Le risque est celui de la réclusion.
  • ↘ Cataphatique / Affactif (disciple) : on aspire à ce que le Christ renouvelle et transforme sa personne et ses relations. On recherche la manifestation extérieure d’une libération intérieure, dans la transformation du comportement. On valorise les relations et la communauté. La prière conduit à l’intimité et la présence. Le risque est celui du piétisme ou de l’émotionalisme.
  • ↖ Apophatique / Spéculatif (activiste) : on aspire à ce que le Christ renouvelle et transforme le monde. On recherche la justice dans le service, qui témoigne de la manifestation du Royaume de Dieu. La prière conduit à l’engagement. Le risque est celui du moralisme ou de l’activisme.

S’il fallait mettre des personnages types pour chacun de ces types, on pourrait peut être dire respectivement: ↗ John Stott, ↙ frère Roger, ↘ le premier Bonhoeffer?, ↖ le Dr. Schweitzer.

D’après Young Woon Lee4Young Woon Lee, Relationship Between Spirituality Types and Learning Styles, Torch Trinity Journal, 1, 2000., selon notre profile d’apprentissage (p.ex. notre point d’entrée dans le cercle de Kolb), on sera attiré plus vers l’un ou l’autre de ces types. Ainsi si certains sont plus conduits vers la lectio divina, la prière spontanée en groupe, la prière de taizé, la louange charismatique, la lecture de théologies systématiques ou l’engagement social, ça peut être lié simplement à des personnalités différentes.

Le but n’est pas de faire des cases qui enferment, chaque forme de célébration emprunte à plusieurs de ces types, par exemple un culte réformé traditionnel oscille probablement entre les 2 cadrants du haut (accent sur la prédication et les cantiques aux nombreuses strophes), alors qu’une célébration high church est sur l’axe diagonal ↙ bas‐gauche / ↗ haut‐droite (liturgie réfléchie et soignée, et sens de la majesté et du mystère). Un culte évangélique classique serait plutôt à droite (louange et prédication), alors qu’un culte évangélique charismatique serait plutôt en‐bas (chants répétés et parlés en langue). Une prière de Taizé se situe aussi plutôt en bas (chants répétés et silences), etc. Mais tout ça n’est pas exclusif, et c’est schématique.

Vers un modèle en 3D? Je me demande s’il ne faudrait pas un troisième axe, qui pourrait être celui des modalités de l’action Dieu. D’un côté Dieu agit à travers moi, de l’autre Dieu agit à l’extérieur de moi. Ainsi par exemple dans le cadrant ↖ haut‐gauche (transformation du monde), on aurait d’un côté du spectre toute la diaconie, le travail social et humanitaire. De l’autre côté du spectre la prière d’intercession (qui ne finit pas par: «je suis la réponse à cette prière», mais qui s’attend à l’action de Dieu), ou un peu plus loin encore sur le spectre la 3e/4e vague charismatique. Dans le cadrant ↙ bas‐gauche (mystique), on aurait d’un côté l’EMC du silence de la prière de Taizé ou de la méditation transcendentale, et de l’autre côté l’EMC de la glossolalie charismatique. Etc.

Vers une société d’explorateurs spirituels?

Je rêve donc d’une paroisse qui soit à l’aise pour explorer différentes formes de spiritualités chrétiennes. Qui n’ai pas besoin de descendre les pratiques spirituelles des autres pour élever les siennes. Qui cherche à vivre des choses avant d’en parler. Qui critique d’abord la poutre dans son œil avant la brindille dans l’œil du voisin (les dangers et limites de sa propre pratique).

Perso je suis passé par différentes phases où différentes formes de spiritualités ont été prédominantes:

  • Prière de Taizé: chants répétés et silence
  • Le groupe de maison: lecture de la bible ensemble, partage et prière les uns pour les autres
  • Louange charismatique explosive: ce qui m’a permis un bout de reconnecter avec mon corps et mes émotions
  • Théologie réformée: recherche d’un renouvellement de la pensée
  • Ces temps j’aimerai approfondir la méditation style pleine‐conscience (mais christocentrique, sinon ça ne m’intéresse pas), je pressent qu’il y a des richesses auxquelles je n’ai pas touchées.

Dans toutes ces formes, il y a des choses qui m’énervent. Profondément. Mais j’y ai aussi découvert des trésors, j’y ai été saisi et transformé par le Christ. Et je veux plus. De chaque.

Et je sais aussi qu’il y a des déséquilibres dans mon parcours, des manques flagrants. Je ne suis pas au bout de mon pèlerinage, et j’ai encore bien des choses à découvrir. Et pour ça j’ai besoin des autres.

Pour moi un société d’explorateurs spirituels pourrait être un groupe qui va visiter des communautés différentes, telle une patrouille Star Trek qui va courageusement là où personne (de sa planète) n’est encore allé. Pour s’imprégner de la pratique spirituelle prédominante. Qui écoute les autochtones de cette planète raconter leur pratique, ce qu’ils y trouvent de beau. Qui s’entraîne dans cette pratique.

Il peut y avoir ensuite une phase de reprise réflexive, qui cherche à décrypter ce qui s’y joue: quand je fais silence, qu’est-ce qui se passe en moi? Quand je confesse un texte avec d’autres, qu’est-ce que cela produit? Quand je fais une prière d’autorité ou que je proclame des versets?  Quelles sont les richesses, et les risques potentiels ? Mais cette phase de décryptage doit venir seulement après l’avoir vécu pleinement.

***

Qu’est-ce que tu penses de cette cartographie? Et de cette approche d’une spiritualité christocentrique plurielle?

Si la démarche t’intéresse et que tu es sur Lausanne, ça te dis de partir explorer ensemble?

 

9 commentaires

  • A fond, merci Olivier pour ce partage profond, réfléchi et riche. J’aspire aussi à ne pas mettre ces formes de spiritualité en opposition. Je pense qu’il faudrait clairement une 3ème dimension, cela montre à quel point il y a un vaste monde à explorer.

  • Merci Olivier pour cette mise à plat des formes de spiritualité. Je trouve très intéressant la manière dont tu mets en lumière des similitudes entre des formes de spiritualités qui sont parfois présentées comme étant à des extrêmes (Taizé et mouvances charismatiques par exemple.) Cela pousse à réfléchir. J’aime l’idée d’explorateurs. Dans mon parcours aussi je suis passé par des lieux très variés (on s’est même croisés à quelques reprises), et j’ai toujours vécu ces expériences comme des enrichissements, des opportunités aussi de questionner certaines habitudes de ma «planète».

  • Bonjour, je suis à Strasbourg.
    Je ne sais pas qui tu es mais je suis très heureuse de découvrir ta réflexion et ton textes .
    Ce que tu dis, je l«ai expérimenté personnellement, l’expérimente toujours et poursuis ce pèlerinage, mais ne trouve pour le moment personne pour échanger là‐dessus . J’aurais soif de partager à ce sujet qui me parait fondamental pour l’Eglise universelle.

  • […] Nous ne sommes jamais que le produit des communautés que nous avons fréquentées et qui nous ont façonnées. Dans mon ministère, je ne peux pas nier la manière dont j’ai été façonné par différentes communautés, à commencer par ma communauté de « départ ». Depuis là, différentes églises sont venues questionner et enrichir mes acquis de départ pour façonner la vision que je porte et que je souhaite vivre dans la communauté dont j’ai aujourd’hui la responsabilité. Je réalise aussi le danger de me laisser happer par les choses à faire, et d’en oublier ma vision. Dans cette mini‐série de billets, je souhaite mettre en avant ce que ces différentes expériences m’ont apporté, en quoi elles sont venues questionner ce que je prenais pour acquis dans mon ecclésiologi, et comment j’aimerais pouvoir vivre cela dans mon ministère actuel. J’ai été encouragé dans cette démarche notamment par l’ami théologeek et sa cartographie des formes de spiritualités chrétiennes. […]

  • […] Nous ne sommes jamais que le produit des communautés que nous avons fréquentées et qui nous ont façonnées. Dans mon ministère, je ne peux pas nier la manière dont j’ai été façonné par différentes communautés, à commencer par ma communauté d’origine. Depuis là, différentes églises sont venues questionner et enrichir mes acquis de départ pour façonner la vision que je porte et que je souhaite vivre dans la communauté dont j’ai aujourd’hui la responsabilité. Je réalise aussi le danger de me laisser happer par les habitudes du lieu et entrer dans une habitude de choses à faire, et d’en oublier ma vision. Dans cette mini‐série de billets, je souhaite mettre en avant ce que ces différentes expériences m’ont apporté, en quoi elles sont venues questionner ce que je prenais pour acquis dans mon ecclésiologie de départ, et comment j’aimerais pouvoir vivre cela dans mon ministère actuel. J’ai été encouragé dans cette démarche notamment par l’ami théologeek et sa cartographie des formes de spiritualités chrétiennes. […]

  • Merci pour ces partages super intéressants. Ce qui nous divise le plus c’est la culture qui supporte (porte) la foi. C’est bien de centrer le débat sur le Christ, mais vous savez très bien que le Christ vu par un évangélique est souvent très différent du Christ vu par un réformé ou un luthérien ou un orthodoxe. Donc, lorsqu’on focalise sur le Christ on parle toujours à partir d’un corpus théologique. Nos théologiens occidentaux, qui n’ont jamais vécu dans une autre culture, ne peuvent pas comprendre l’impact d’une culture sur la foi. La foi réformée a prospéré sur le terrain culturel de l’école, du livre, de l’écrit. Calvin a commencé par construire un collège qui existe toujours à Genève (le Collège Calvin). Les catholiques partis évangéliser les païens ont d’abord construit une église et les protestants ont ouvert des écoles. Aujourd’hui, il n’y a plus d’uniformité culturelle produit par le système scolaire, mais une pluralité de cultures générée par le numérique. Et nous nous retrouvons avec une pluralité d’expressions culturelles. Lorsque je visite un culte ou une activité spirituelle différente de ma communauté d’origine, j’analyse toujours, en premier, les discours, les liturgies sous l’angle culturel. Et une culture nous colle à la peau. Même si on s’adapte à une nouvelle culture on aura toujours un «accent». Nos théologiens réformés sortent du moule de l’école et ils auront toujours un accent dans le monde d’aujourd’hui. A moins de se retrouver entre «compatriotes» qui ont la même origine et la même «langue». Les réformés et les évangéliques classiques deviennent, dans le monde culturel occidental, comme ces églises «ethniques» venues de l’hémisphère sud. Des communautés à part! Ce n’est pas du tout négatif et il ne faut surtout pas tout bousculer. Ne «réformez» pas vos églises, vous allez les tuer. Faites de nouvelles activités à côté, différentes, mais sous le même toit. Ne cherchez pas à unir les deux ou trois types de communautés «sous le même toit» par une adaptation liturgique, mais il y a bien d’autres liens qui peuvent se créer entre les paroissiens que le culte.

  • […] Nous ne sommes jamais que le produit des communautés que nous avons fréquentées et qui nous ont façonnées. Dans mon ministère, je ne peux pas nier la manière dont j’ai été façonné par différentes communautés, à commencer par ma communauté d’origine. Depuis là, différentes communautés sont venues questionner et enrichir mes acquis de départ pour façonner la vision que je porte et que je souhaite vivre dans la communauté dont j’ai aujourd’hui la responsabilité. Je réalise aussi le danger de me laisser happer par les habitudes du lieu et entrer dans une habitude de choses à faire, et d’en oublier ma vision. Dans cette mini‐série de billets, je souhaite mettre en avant ce que ces différentes expériences m’ont apporté, en quoi elles sont venues questionner ce que je prenais pour acquis dans mon ecclésiologie de départ, et comment j’aimerais pouvoir vivre cela dans mon ministère actuel. J’ai été encouragé dans cette démarche notamment par l’ami théologeek et sa cartographie des formes de spiritualités chrétiennes. […]

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