La loi de la dilatation des soucis

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Un gaz s’étend pour occuper tout l’espace disponible (loi de la dilatation thermique). Une tâche s’étend pour occuper tout le temps qui lui est attribué (loi de Parkinson). Dans la même ligne, je propose la loi de la dilatation des soucis, qui s’énonce ainsi:

Les soucis s’étendent toujours pour occuper tout l’espace mental disponible.Loi de la dilatation des soucis

Je l’observe chez moi lorsque qu’une grosse préoccupation me siphonne toute mon énergie mentale (un examen, une tâche importante, un conflit). Les soucis secondaires me paraissent alors insignifiants (l’examen suivant, une moindre tâche, un autre conflit, le ménage, l’administratif). Puis lorsque le souci principal disparaît (l’examen est derrière, la tâche est accomplie, le conflit est résolu), un souci secondaire qui était pourtant là avant arrive au premier plan, et occupe tout l’espace mental disponible.

Même si objectivement un problème a disparu, et que le second problème est plus petit que le premier — le niveau de soucis ressenti reste le même.

Autrement dit, nos soucis (ressenti subjectif) ne sont pas proportionnels à nos problèmes (réalité objective).

Une fois que l’on comprend comment la loi de la dilatation des soucis fonctionne, on peut l’utiliser à son avantage.

Corolaires de la loi de la dilatation des soucis

  • Si l’on cherche à résoudre un problème, ce n’est pas pour avoir moins de soucis.

    À moins de parvenir à régler tous les problèmes du monde, d’autres soucis finiront toujours par frapper à la porte.

    Notre motivation pour résoudre un problème devrait donc être la résolution du problème, et pas la volonté de se sentir bien.

  • Si l’on cherche à avoir moins de soucis, il n’est pas nécessaire que tous les problèmes disparaissent.

    Et c’est une bonne nouvelle ! Quand un souci nous siphonne la vie, on ne peut pas toujours travailler sur le problème objectif pour le faire disparaître. Certaines réalités sont en dehors de notre contrôle. Y penser plus ne va pas améliorer la situation.

    Par contre, on peut toujours travailler sur notre perception du problème pour améliorer notre qualité de vie: en travaillant l’occupation de son espace mental.

Reprendre en main le contrôle de son espace mental

Pour éviter que les soucis, comme des squatteurs, occupent l’entier de l’espace mental, il est nécessaire de rappeler qui est le chef. Et reprendre en main la planification mentale.

Quelques pistes pour faire cela.

1. Rajouter d’autres occupants dans l’espace mental

Si il y a plus d’occupants, le souci principal aura moins de place pour s’étendre. C’est particulièrement utile si je ne peux rien faire face au souci qui me préoccupe.

Voici certaines choses qui fonctionnent pour moi: (comme on est tous différents, ce qui marche pour les un·e·s ne marchent pas forcément pour les autres)

  • Apprendre: lire, écouter un podcast en ballade, suivre un cours, développer une nouvelle compétence.

  • Créer: bricoler, écrire, programmer, inventer des jeux. Autant faire quelque chose d’utile de mon temps.

  • Rencontrer: faire une activité sociale à plusieurs. Pour moi, simplement être avec quelqu’un n’est pas forcément suffisant, le souci risque de prendre toujours la part de l’ours. En particulier si je suis avec des enfants. D’où l’intérêt de faire une activité ensemble.

  • Aider: partager les soucis de quelqu’un d’autre. Que ce soit le même soucis (comme p.ex des parents d’enfants atteint de cancer qui créent une association pour en aider d’autres), ou un souci rien à voir. D’ailleurs, on est meilleur pour résoudre les problèmes des autres.

  • Relativiser et militer: se préoccuper d’une cause plus importante, et s’y engager. Nos petits soucis sont souvent très égocentrés — alors qu’il y a de gros problèmes qui ravagent le monde.

  • Vivre l’instant présent: respirer, sentir, goûter en pleine conscience. Le souci c’est la peur d’un futur possible, mais le présent déborde de joies simples que l’on peut cueillir à tout moment.

  • Se divertir: regarder un film, lire un livre, faire un jeu. Clairement une solution de facilité, mais à ne pas négliger — si on ne peut rien faire d’autre, par exemple parce qu’on en a plus les forces, autant se ressourcer sans se sentir trop misérable.

2. Passer à l’offensive

Généralement, en tout cas pour moi, les soucis me donnent l’impression d’être impuissant. Je me focalise sur des choses sur lesquelles je n’ai pas de contrôle, ou sur des scénarios improbables. Et cela peut me faire croire que je suis condamné à être passif, une victime, une proie qui n’a pas d’autres choix que de subir. « Tant que la situation ou les autres ne changent pas, rien ne changera. » C’est bien sûr un mensonge.

Death Proof de Tarentino
Death Proof de Tarentino illustre à merveille ce passage de la proie au prédateur.

Une manière de changer sa perception de la situation est de changer de posture. J’arrête de subir, j’agis. Je passe de la proie au prédateur, du défenseur à l’attaquant.

Peut-être que je ne pourrais pas m’attaquer au problème directement, mais à sa racine. Par exemple si mon problème c’est les remarques sexistes de mon voisin, peut-être que ça ne sert à rien d’essayer de le changer, mais je peux décider de lutter contre le sexisme en général dans la société.

Le problème occupera toujours la grosse partie de mon esprit — loi de la dilatation des soucis oblige — mais le ressenti sera très différent — et peut-être le résultat face à la situation.

Plusieurs manières de passer à l’offensive (inspiré de certaines stratégies de SuperBetter pour combattre les Bad Guys):

  • Confronter: faire face au problème frontalement. Par exemple, si c’est une tâche — avaler le crapaud et la faire. Si c’est une personne, la confronter (en se préparant intelligement).

  • Rebondir: faire du problème un tremplin, une force. Par exemple, utiliser la colère générée par la situation comme énergie pour s’attaquer à un problème similaire. Ou en retirer des apprentissages et essayer de les transmettre à d’autres.

  • Adapter: opérer un changement significatif dans l’environnement pour que le problème n’en soit plus un.

  • Recadrer: regarder le problème sous une lumière nouvelle. Par exemple, en pratiquant l’acceptation (cf. la prière de la sérénité de Reinold Niebuhr), ou la reconnaissance (cf. section suivante).

3. Recadrer le soucis en pratiquant la reconnaissance

Une manière simple et puissante de changer son regard sur une situation est de pratiquer la reconnaissance. Par exemple, après avoir pleuré ce que l’on a perdu, remercier pour ce que l’on a vécu.

La reconnaissance implique la connaissance. Ce n’est pas simplement de dire « merci » en général dans le vague. Il s’agit de regarder en détail les situations et les gens, droit dans les yeux, les uns après les autres, et remercier spécifiquement pour chacun·e·s. C’est pourquoi il s’agit d’une pratique, cela demande de la détermination, d’y mettre un (petit) effort, et d’en faire un exercice régulier pour en profiter au maximum.

Lorsque l’on est capable de dire merci dans une situation, on reconnait que tout est don, tout est grâce. Pratiquer la reconnaissance, c’est cultiver une attitude de gratitude.

On peut pratiquer la reconnaissance quotidiennement, pour les petites et grandes choses de la journée qui nous ont fait du bien. Et c’est une manière d’habiter autrement son espace mental, de diminuer la surface accordée aux soucis pour augmenter celle accordée aux cadeaux de la vie. Les effets positifs de la gratitude / reconnaissance ont été démontrés par la psychologie positive dans de nombreuses études evidence-based1Par exemple, parmi beaucoup d’autres, Emmons, R. A., & Shelton, C. M., « Gratitude and the science of positive psychology » dans Handbook of positive psychology, ch. 33, p. 459–471, 2002; Emmons, Robert A. et McCullough, Michael E. (ed.), The psychology of gratitude, Oxford University Press, 2004; Algoe, S. B., & Zhaoyang, R., « Positive psychology in context: Effects of expressing gratitude in ongoing relationships depend on perceptions of enactor responsiveness » dans The journal of positive psychology, 11(4), 2016, p. 399–415.. Quelle que soit votre situation, quelles que soient vos croyances, vous pouvez pratiquer la reconnaissance.

Mais ce que je suggère ici va un pas plus loin. L’espérance chrétienne permet de dire non pas simplement « merci malgré les problèmes pour les belles choses », mais « merci même pour les problèmes. »

(Cette manière de voir la vie touche à des éléments intimes, des croyances profondes. Pour moi, c’est très puissant et ça me libère. Pour d’autres, des blessures font qu’il n’est peut-être pas possible de parler de souffrances en ces termes. C’est ok.)

Dieu est le Conteur d’une histoire merveilleuse, et si on ne connaît pas le détail des événements, on sait qu’au final tout sera bien. Chaque tragédie de ma vie est un épisode d’une comédie qui me dépasse.

Parfois, comme Joseph, on peut l’observer dans sa vie et dire:

Vous aviez projeté de me faire du mal, Dieu l’a changé en bien pour accomplir ce qui arrive aujourd’hui, pour sauver la vie à un peuple nombreux.Genèse 50, 20

Ce n’est pas que soudainement les malheurs deviennent des bonheurs. C’est que Dieu utilise habilement ces événements pour raconter une histoire épique plus grande, plus belle. Et si on aligne sa vie à cette histoire, si on fait du but de sa vie le but de cette histoire — alors nous pouvons avoir la certitude que nos problèmes ne sont que des rebondissements de cette histoire.

Nous savons que toutes choses contribuent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés conformément à son plan.

Fort de cette conviction nous pouvons regarder toute chose droit dans les yeux, avec des larmes et des cris, mais aussi avec reconnaissance:

Ne vous inquiétez de rien, mais en toute chose faites connaître vos besoins à Dieu par des prières et des supplications, dans une attitude de reconnaissance.Philippiens 4, 6

Reconnaissance pas uniquement pour le bien qui en jaillira dans notre propre petite histoire, mais aussi parce que tel événement ou telle personne qui me pourrit la vie fait avancer la narration de l’histoire, ce qui servira ultimement à révéler le personnage principal, Jésus-Christ.

Et ça, c’est très libérateur:

Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce que l’on peut comprendre, gardera votre cœur et vos pensées en Jésus-Christ.Philippiens 4, 7

2 commentaires

  • Cher Olivier,
    Quand un billet commence par la «Loi de Parkinson», c’est bon signe. Cela s’est vérifié à la suite de la lecture.
    Je me réjouis déjà de ton prochain billet qui parlera, c’est certain, de la «Loi de futilité de Parkinson», du même Cyril Northcote. Je vois déjà plein de parallèles entre les exemples «canoniques» (p.ex. centrale nucléaire vs couleur de l’abri à vélos) et les déclinaisons ecclésiales (p.ex. repenser à la mission de la paroisse vs qui porte les chaises à la vente-habituelle-traditionnelle). Tu seras créatif dans des exemples, je le sais.
    Amitiés.

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